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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

musicos allumés enlèvent avec la furie de vrais tziganes, l'Alpiniste, apercevant à l'entrée du salon la
femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux regards espiègles, restés jeunes sous

ses cheveux gris tout poudrés, s'élance, lui prend la taille, l'entraîne en criant aux autres: «Eh! allez

donc!... valsez donc!

L'élan est donné, tout l'hôtel dégèle et tourbillonne, emporté. On danse dans le vestibule, dans le salon,
autour de la longue table verte de la salle de lecture. Et c'est ce diable d'homme qui leur a mis à tous le

feu au ventre. Lui cependant ne danse plus, essouffl au bout de quelques tours; mais il veille sur son bal,

presse les musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les bras d'une vieille

Anglaise, et sur l'austère Astier-Réhu la plus fringante des Péruviennes. La résistance est impossible. Il se

dégage de ce terrible Alpiniste on ne sait quelles effluves qui vous soulèvent, vous allègent. Et zou! et

zou! Plus de mépris, plus de haine. Ni Riz ni Pruneaux, tous valseurs. Bientôt la folie gagne, se

communique aux étages, et, dans l'énorme baie de l'escalier, on voit jusqu'au sixième tourner sur les

paliers, avec la raideur d'automates devant un chalet à musique, les jupes lourdes et colorées des

Suissesses de service.

Ah! le vent peut souffler dehors, secouer les lampadaires, faire grincer les fils du télégraphe et
tourbillonner la neige en spirales sur la cime déserte. Ici l'on a chaud, l'on est bien, en voilà pour toute la

nuit.

«Différemment, je vais me coucher, moi...» se dit en lui-même le bon Alpiniste, homme de précaution, et
d'un pays où tout le monde s'emballe et se déballe encore plus vite. Riant dans sa barbe grise, il se glisse,

se dissimule pour échapper à la maman Schwanthaler qui, depuis leur tour de valse, le cherche,

s'accroche à lui, voudrait toujours «ballir... dantsir...

Il prend la clef, son bougeoir; puis au premier étage s'arrête une minute pour jouir de son oeuvre,
regarder ce tas d'empalés qu'il a forcés à s'amuser, à se dégourdir.

Une Suissesse s'approche, toute haletante de sa valse interrompue, lui présente une plume et le registre de
l'hôtel:

«Si j'oserais demander à mossié de vouloir bien signer son nom...

Il hésite un instant. Faut-il, ne faut-il pas conserver l'incognito?

Après tout, qu'importe! En supposant que la nouvelle de sa présence au Rigi arrive là-bas, nul ne saura ce
qu'il est venu faire en Suisse. Et puis ce sera si drôle, demain matin, la stupeur de tous ces

«Inglichemans» quand ils apprendront... Car cette fille ne pourra pas s'en taire... Quelle surprise par tout

l'hôtel, quel éblouissement!...

«Comment? C'était lui... Lui!...

Ces réflexions passèrent dans sa tête, rapides et vibrantes comme les coups d'archet de l'orchestre. Il prit
la plume et d'une main négligente, au-dessous d'Astier-Réhu, de Schwanthaler et autres illustres, il signa

ce nom qui les éclipsait tous, son nom; puis monta vers sa chambre, sans même se retourner pour voir

l'effet dont il était sûr.

Derrière lui la Suissesse regarda,

TARTARIN DE TARASCON

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