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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

remarqua que plus tard - malgré le beau temps, le bon vin, cette atmosphère épurée à deux mille mètres
au-dessus de la mer, le déjeuner fut mélancolique. Pendant qu'ils entendaient les guides rire et s'égayer à

côté, la table des Tarasconnais restait silencieuse, livrée seulement aux bruits du service, tintements des

verres, de la grosse vaisselle et des couverts sur le bois blanc. Était-ce la présence de ce Suédois morose

ou l'inquiétude visible de Gonzague, ou encore quelque pressentiment, la bande se mit en marche, triste

comme un bataillon sans musique, vers le glacier des Bossons où la véritable ascension commençait.

En posant le pied sur la glace, Tartarin ne put s'empêcher de sourire au souvenir du Guggi et de ses
crampons perfectionnés. Quelle différence entre le néophyte qu'il était alors et l'alpiniste de premier ordre

qu'il se sentait devenu! Solide sur ses lourdes bottes que le portier de l'hôtel lui avait ferrées le matin

même de quatre gros clous, expert à se servir de son piolet, c'est à peine s'il eut besoin de la main d'un de

ses guides, moins pour le soutenir que pour lui montrer le chemin. Les lunettes fumées atténuaient la

réverbération du glacier qu'une récente avalanche poudrait de neige fraîche, où des petits lacs d'un vert

glauque s'ouvraient ça et là, glissants et traîtres; et très calme, assuré par expérience qu'il n'y avait pas le

moindre danger, Tartarin marchait le long des crevasses aux parois chatoyantes et lisses,

s'approfondissant à l'infini, passait au milieu des séracs avec l'unique préoccupation de tenir pied à

l'étudiant suédois, intrépide marcheur, dont les longues guêtres boucles d'argent s'allongeaient minces et

sèches et de la même détente à côté de son alpenstock qui semblait une troisième jambe. Et leur

discussion philosophique continuant en dépit des difficultés de la route, on entendait sur l'espace gelé,

sonore comme la largeur d'une rivière, une bonne grosse voix familière et essoufflée: «Vous me

connaissez, Otto...

Bompard, pendant ce temps, subissait mille mésaventures. Fermement convaincu encore le matin que
Tartarin n'irait jamais jusqu'au bout de sa vantardise et ne ferait pas plus le Mont-Blanc qu'il n'avait fait

la Jungfrau, le malheureux courrier s'était vêtu comme à l'ordinaire, sans clouter ses bottes ni même

utiliser sa fameuse invention pour ferrer les pieds des militaires, sans alpenstock non plus, les

montagnards du Chimborazo ne s'en servant pas. Seulement armé de la badine qui allait bien avec son

chapeau à ganse bleue et son ulster, l'approche du glacier le terrifia, car, malgré toutes ses histoires, on

pense bien que «l'imposteur» n'avait jamais fait d'ascension. Il se rassura pourtant en voyant du haut de la

moraine avec quelle facilité Tartarin évoluait sur la glace, et se décida à le suivre jusqu'à la halte des

Grands-Mulets, où l'on devait passer la nuit. Il n'y arriva point sans peine. Au premier pas, il s'étala sur le

dos, la seconde fois en avant sur les mains et sur les genoux. «Non, merci, c'est exprès...» affirmait-il aux

guides essayant de le relever... «A l'américaine, vé!... comme au Chimborazo!» Cette position lui

paraissant commode, il la garda, s'avançant à quatre pattes, le chapeau en arrière, l'ulster balayant la

glace comme une pelure d'ours gris; très calme, avec cela, et racontant autour de lui que, dans la

Cordillère des Andes, il avait grimpé ainsi une montagne de dix mille mètres. Il ne disait pas en combien

de temps par exemple, et cela avait dû être long à en juger par cette étape des Grands-Mulets où il arriva

une heure après Tartarin et tout dégouttant de neige boueuse, les mains gelées sous ses gants de tricot.

A côté de la cabane du Guggi, celle que la commune de Chamonix a fait construire aux Grands-Mulets
est véritablement confortable. Quand Bompard entra dans la cuisine où flambait un grand feu de bois, il

trouva Tartarin et le Suédois en train de sécher leurs bottes, pendant que l'aubergiste, un vieux racorni

aux longs cheveux blancs tombant en mèches, étalait devant eux les trésors de son petit musée.

Sinistre, ce musée fait des souvenirs de toutes les catastrophes qui avaient eu lieu au Mont-Blanc, depuis
plus de quarante ans que le vieux tenait l'auberge; et, en les retirant de leur vitrine, il racontait leur

origine lamentable... A ce morceau de drap, ces boutons de gilet, tenait la mémoire d'un savant russe

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