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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
matin, venues pour donner encore «shake hands» au héros qui avait hanté leurs rêves.
«Un temps superbe! dépêchez-vous!...» criait l'hôtelier dont le crâne luisait au soleil comme un galet. Mais Tartarin eut beau se presser, ce n'était pas une mince besogne d'arracher au sommeil les délégués qui devaient l'accompagner jusqu'à la Pierre-Pointue, où finit le chemin de mulet. Ni prières ni raisonnements ne purent décider le commandant à sauter du lit; son bonnet de coton jusqu'aux oreilles, le nez contre le mur, aux objurgations du président il se contentait de répondre par un cynique proverbe tarasconnais: «Qui a bon renom de se lever le matin peut dormir jusqu'à midi...» Quant à Bompard, il répétait tout le temps: «Ah vaï! le Mont-Blanc!... quelle blague...» et ne se leva que sur l'ordre formel du P. C. A.
Enfin la caravane se mit en route et traversa les petites rues de Chamonix dans un appareil fort imposant: Pascalon sur le mulet de tête, la bannière déployée, et le dernier de la file, grave comme un mandarin parmi les guides et les porteurs groupés des deux côtés de sa mule, le bon Tartarin, plus extraordinairement alpiniste que jamais, avec une paire de lunettes neuves aux verres bombés et fumés et sa fameuse corde fabriquée en Avignon, on sait à quel prix reconquise.
Très regardé, presque autant que la bannière, il jubilait sous son masque important, s'amusait du pittoresque de ces rues du village savoyard si différent du village suisse trop propre, trop vernissé, sentant le joujou neuf, le chalet de bazar, du contraste de ces masures à peine sorties de terre où l'étable tient toute la place, côté des grands hôtels somptueux de cinq étages dont les enseignes rutilantes détonnaient comme la casquette galonnée d'un portier, l'habit noir et les escarpins d'un maître d'hôtel au milieu des coiffes savoyardes, des vestes de futaine, des feutres de charbonniers à larges ailes. Sur la place, des landaus dételés, des berlines de voyage à côté de charrettes de fumier; un troupeau de porcs flânant au soleil devant le bureau de poste d'où sortait un Anglais en chapeau de toile blanche, avec un paquet de lettres et un numéro du Times qu'il lisait en marchant avant d'ouvrir sa correspondance. La cavalcade des Tarasconnais traversait tout cela, accompagnée par le piétinement des mulets, le cri de guerre d'Excourbaniès à qui le soleil rendait l'usage de son gong, le carillon pastoral étagé sur les pentes voisines et le fracas de la rivière en torrent jailli du glacier, toute blanche, étincelante comme si elle charriait du soleil et de la neige.
A la sortie du village, Bompard rapprocha sa mule de celle du président et lui dit, roulant des yeux extraordinaires: «Tartar_éïn, il faut que je vous parle...
- Tout à l'heure...» dit le P. C. A. engagé dans une discussion philosophique avec le jeune Suédois, dont il essayait de combattre le noir pessimisme par le merveilleux spectacle qui les entourait, ces pâturages aux grandes zones d'ombre et de lumière, ces forêts d'un vert sombre crêtées de la blancheur des névés éblouissants.
Après deux tentatives pour se rapprocher de Tartarin, Bompard y renonça de force. L'Arve franchie sur un petit pont, la caravane venait de s'engager dans un de ces étroits chemins en lacet au milieu des sapins, où les mulets, un par un, découpent de leurs sabots fantasques toutes les sinuosités des abîmes, et nos Tarasconnais n'avaient pas assez de leur attention pour se maintenir en équilibre l'aide des Allons... doucemain... Outre... dont ils retenaient leurs bêtes.
Au chalet de la Pierre-Pointue, dans lequel Pascalon et Excourbaniès devaient attendre le retour des ascensionnistes, Tartarin, très occup de commander le déjeuner, de veiller à l'installation des porteurs et des guides, fit encore la sourde oreille aux chuchotements de Bompard. Mais - chose étrange et qu'on ne
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