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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

là-bas, en les voyant revenir sans Tartarin? Chacun d'eux le sentait bien. Et au moment de se séparer, en
gare de Genève, le buffet fut témoin d'une scène pathétique, pleurs, embrassades, adieux déchirants à la

bannière, l'issue desquels adieux tout le monde s'empilait dans le landau que le P. C. A. venait de fréter

pour Chamonix. Superbe route qu'ils firent les yeux fermés, pelotonnés dans leurs couvertures,

remplissant la voiture de ronflements sonores, sans se préoccuper du merveilleux paysage qui, depuis

Sallanches, se déroulait sous la pluie: gouffres, forêts, cascades écumantes, et, selon les mouvements de

la vallée, tour à tour visible ou fuyante, la cime du Mont-Blanc au-dessus des nuées. Fatigués de ce genre

dé beautés naturelles, nos Tarasconnais ne songeaient qu'à réparer la mauvaise nuit passée sous les

verrous de Chillon. Et, maintenant encore, au bout de la longue salle à manger déserte de l'hôtel Baltet,

pendant qu'on leur servait un potage réchauffé et les reliefs de la table d'hôte, ils mangeaient

gloutonnement, sans parler, préoccupés surtout d'aller vite au lit. Subitement, Spiridion Excourbaniès,

qui avalait comme un somnambule, sortit de son assiette et, flairant l'air autour de lui: «Outre! ça

sent l'ail!...

- C'est vrai, que ça le sent...» dit Bravida. Et tous, ragaillardis par ce rappel de la patrie, ce fumet des
plats nationaux que Tartarin n'avait plus respiré depuis longtemps, ils se retournaient sur leurs chaises

avec une anxiété gourmande. Cela venait du fond de la salle, d'une petite pièce où mangeait à part un

voyageur, personnage d'importance sans doute, car à tout moment la barrette du chef se montrait au

guichet ouvrant sur la cuisine, pour passer à la fille de service des petits plats couverts qu'elle portait dans

cette direction.

«Quelqu'un du Midi, bien sûr,» murmura le doux Pascalon; et le président, devenu blême à l'idée de
Costecalde, commanda:

«Allez donc voir, Spiridion...vous nous le saurez à dire...

Un formidable éclat de rire partit du retrait où le brave gong venait d'entrer, sur l'ordre de son chef, et
d'où il ramenait par la main un long diable au grand nez, les yeux farceurs, la serviette au menton,

comme le cheval gastronome:

«Vé! Bompard...

- Te! l'imposteur...

- Hé! adieu, Gonzague... Comment te va!

- Différemment, messieurs, je suis bien le vôtre...» dit le courrier serrant toutes les mains et s'asseyant à
la table des Tarasconnais pour partager avec eux un plat de cèpes à l'ail préparé par la mère Baltet,

laquelle, ainsi que son mari, avait horreur de la cuisine de table d'hôte.

Était-ce le fricot national ou bien la joie de retrouver un pays , ce délicieux Bompard à
l'imagination inépuisable? Immédiatement la fatigue et l'envie de dormir s'envolèrent, on déboucha du

Champagne et, la moustache toute barbouillée de mousse, ils riaient, poussaient des cris, gesticulaient,

s'étreignaient à la taille, pleins d'effusion.

«Je ne vous quitte plus, vé! disait Bompard... Mes Péruviens sont partis... Je suis libre...

- Libre!... Alors, demain, vous faites le Mont-Blanc avec moi?

- Ah! vous faites le Mont-Blanc demeïn? répondit Bompard sans enthousiasme.

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