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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

La silhouette falote de la petite fée Schwanthaler se dressait devant lui, prête à partir pour une
contredanse. Vraiment, il avait bien envie de danser! Alors, ne sachant comment se débarrasser de l'enrag

petit bout de femme, il lui offrit le bras, lui montra fort galamment son cachot, l'anneau où se rivait la

chaîne du captif, la trace appuyée de ses pas sur les dalles autour du même pilier; et jamais, l'entendre

parler avec tant d'aisance, la bonne dame ne se serait doutée que celui qui la promenait était aussi

prisonnier d'Etat, une victime de l'injustice et de la méchanceté des hommes. Terrible, par exemple, fut le

départ, quand l'infortuné Bonnivard, ayant reconduit sa danseuse jusqu'à la porte, prit congé avec un

sourire d'homme du monde: «Non, merci, ... Je reste encore un petit moment. Là-dessus il

salua, et le geôlier, qui le guettait, ferma et verrouilla la porte à la stupéfaction de tous.

Quel affront! Il en suait d'angoisse, le malheureux, en écoutant les exclamations des touristes qui
s'éloignaient. Par bonheur, ce supplice ne se renouvela plus de la journée. Pas de visiteurs à cause du

mauvais temps. Un vent terrible sous les vieux ais, des plaintes montant des oubliettes comme des

victimes mal enterrées, et le clapotis du lac, criblé de pluie, battant les murailles au ras des soupiraux

d'où les éclaboussures jaillissaient jusque sur le captif. Par intervalles, la cloche d'un vapeur, le

claquement de ses roues scandant les réflexions du pauvre Tartarin, pendant que le soir descendait gris et

morne dans le cachot qui semblait s'agrandir.

Comment s'expliquer cette arrestation, son emprisonnement dans ce lieu sinistre? Costecalde, peut-être...
une manoeuvre électorale de la dernière heure?... Ou, encore, la police russe avertie de ses paroles

imprudentes, de sa liaison avec Sonia, et demandant l'extradition? Mais alors, pourquoi arrêter les

délégués?... Que pouvait-on reprocher à ces infortunés dont il se représentait l'effarement, le désespoir,

quoiqu'ils ne fussent pas comme lui dans le cachot de Bonnivard, sous ces voûtes aux pierres serrées,

traversées l'approche de la nuit d'un passage de rats énormes, de cancrelats, de silencieuses araignées aux

pattes frôleuses et difformes.

Voyez pourtant ce que peut une bonne conscience! Malgré les rats, le froid, les araignées, le grand
Tartarin trouva dans l'horreur de la prison d'Etat, hantée d'ombres martyres, le sommeil rude et sonore,

bouche ouverte et poings fermés, qu'il avait dormi entré les cieux et les abîmes dans la cabane du Club

Alpin. Il croyait rêver encore, au matin, en entendant son geôlier:

«Levez-vous, le préfet du district est là... Il vient vous interroger...» L'homme ajouta avec un certain
respect: «Pour que le préfet se soit dérangé... Il faut que vous soyez un fameux scélérat.

Scélérat! non, mais on peut le paraître après une nuit de cachot humide et poussiéreux, sans avoir eu le
temps d'une toilette, même sommaire. Et dans l'ancienne écurie du château, transformée en gendarmerie,

garnie de mousquetons en râtelier sur le crépissage des murs, quand Tartarin - après un coup d'oeil

rassurant à ses alpinistes assis entre les gendarmes - apparaît devant le préfet du district, il a le sentiment

de sa mauvaise tenue en face de ce magistrat correct et noir, la barbe soignée, et qui l'interpelle

sévèrement:

«Vous vous appelez Manilof, n'est-ce pas?... sujet russe... incendiaire à Pétersbourg... réfugié et assassin
en Suisse.

- Mais jamais de la vie... C'est une erreur, une méprise...

- Taisez-vous, ou je vous bâillonne...» interrompt le capitaine.

Le préfet correct reprend: «D'ailleurs, pour couper court à toutes vos dénégations... Connaissez-vous

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