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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Tartarin recula épouvanté:

«Les oubliettes, Boudiou!...

- Qu'est-ce que vous voulez, mon garçon!... On m'a commandé de vous mettre dans le cachot de
Bonnivard... Je vous mets dans le cachot de Bonnivard... Maintenant, si vous avez des moyens, on pourra

vous fournir quelques douceurs, par exemple une couverture et un matelas pour la nuit.

- D'abord, à manger!» dit Tartarin, à qui, fort heureusement, on n'avait pas ôté sa bourse.

Le concierge revint avec un pain frais, de la bière, un cervelas, dévorés avidement par le nouveau
prisonnier de Chillon, à jeun depuis la veille, creusé de fatigues et d'émotions. Pendant qu'il mangeait sur

son banc de pierre dans la lueur du soupirail, le geôlier l'examinait d'un oeil bonasse.

«Ma foi, dit-il, je ne sais pas ce que vous avez fait ni pourquoi l'on vous traite si sévèrement...

- Eh! coquin de sort, moi non plus, je ne sais rien, fit Tartarin la bouche pleine.

- Ce qu'il y a de sûr, c'est que vous n'avez pas l'air d'un mauvais homme, et, certainement, vous ne
voudriez pas empêcher un pauvre père de famille de gagner sa vie, n'est ce pas?... Eh ben, voilà!... J'ai

là-haut toute une société venue pour visiter le cachot de Bonnivard... Si vous vouliez me promettre de

vous tenir tranquille, de ne pas essayer de vous sauver...

Le bon Tartarin s'y engagea par serment, et cinq minutes après, il voyait son cachot envahi par ses
anciennes connaissances du Rigi-Kulm et de la Tellsplatte, l'âne bâté Schwanthaler, l'ineptissimus

Astier-Réhu, le membre du Jockey-Club avec sa nièce (hum! hum!...), tous les voyageurs du circulaire

Cook. Honteux, craignant d'être reconnu, le malheureux se dissimulait derrière les piliers, reculant, se

dérobant à mesure qu'approchait le groupe des touristes précédés du concierge et de son boniment débité

d'une voix dolente:

«C'est ici que l'infortuné Bonnivard...

Ils avançaient lentement, retardés par les discussions des deux savants toujours en querelle, prêts à se
sauter dessus agitant l'un son pliant, l'autre son sac de voyage, en des attitudes fantastiques que le

demi-jour des soupiraux allongeait sur les voûtes.

A force de reculer, Tartarin se trouva tout près du trou des oubliettes, un puits noir, ouvert au ras du sol,
soufflant l'haleine des siècles passés, marécageuse et glaciale. Effrayé, il s'arrêta, se pelotonna dans un

coin, sa casquette sur les yeux; mais le salpêtre humide des murailles l'impressionnait; et tout à coup un

formidable éternuement, qui fit reculer les touristes, les avertissait de sa présence.

«Tiens, Bonnivard...» s'écria l'effrontée petite Parisienne coiffée d'un chapeau Directoire, que le
monsieur du Jockey-Club faisait passer pour sa nièce.

Le Tarasconnais ne se laissa pas démonter.

«C'est vraiment très gentil, , ces oubliettes!,..» dit-il du ton le plus naturel du monde, comme
s'il était en train, lui aussi, de visiter le cachot par plaisir, et il se mêla aux autres voyageurs qui souriaient

en reconnaissant l'alpiniste du Rigi-Kulm, le boute-en-train du fameux bal.

«Hé! mossié... ballir, dantsir!...

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