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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Vous pensez l'accueil que reçut le bienveillant Alpiniste approchant une chaise pour faire un brin de
causette instructive au coin du feu. Du haut de ces doux cariatides tomba subitement sur lui un de ces

courants froids, dont il avait si grand'peur; il se leva, arpenta la salle autant par contenance que pour se

réchauffer, ouvrit la bibliothèque. Quelques romans anglais y traînaient, mêlés à de lourdes bibles et à

des volumes dépareillés du Club Alpin Suisse; il en prit un, l'emportait pour le lire au lit, mais dut le

laisser à la porte, le règlement ne permettant pas qu'on promenât la bibliothèque dans les chambres.

Alors, continuant à errer, il entr'ouvrit la porte du billard, où le ténor italien jouait tout seul, faisait des
effets de torse et de manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux jeunes gens

auxquels elle lisait une lettre. A l'entrée de l'Alpiniste elle s'interrompit, et l'un des jeunes gens se leva, le

plus grand, une sorte de moujik, d'homme-chien, aux pattes velues, aux longs cheveux noirs, luisants et

plats, rejoignant la barbe inculte. Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et

si férocement que le bon Alpiniste sans demander d'explication, exécuta un demi-tour à droite, prudent et

digne.

«Différemment, ils ne sont pas liants, dans le Nord...» dit-il tout haut, et il referma la porte bruyamment
pour bien prouver à ce sauvage qu'on n'avait pas peur de lui.

Le salon restait comme dernier refuge; il y entra... Coquin de sort!... La morgue, bonnes gens! la morgue
du mont Saint-Bernard, o les moines exposent les malheureux ramassés sous la neige dans les attitudes

diverses que la mort congelante leur a laissées, c'était cela le salon de Rigi-Kulm.

Toutes les dames figées, muettes, par groupes sur des divans circulaires, ou bien isolées, tombées ça et là.
Toutes les misses immobiles sous les lampes des guéridons, ayant encore aux mains l'album, le

magazine, la broderie qu'elles tenaient quand le froid les avait saisies; et parmi elles les filles du général,

les huit petites Péruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en désordre, les rubans vifs de leurs

toilettes tranchant sur les tons de lézard des modes anglaises, pauvres petits pays-chauds qu'on se

figurait si bien grimaçant, gambadant à la cime des cocotiers et qui, plus encore que les autres victimes,

faisaient peine à regarder en cet état de mutisme et de congélation. Puis au fond, devant le piano, la

silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains à mitaines posées et mortes sur le clavier, dont

sa figure avait les reflets jaunis...

Trahi par ses forces et sa mémoire, perdu dans une polka de sa composition qu'il recommençait toujours
au même motif, faute de retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s'était endormi en jouant, et avec lui

toutes les dames du Rigi, berçant dans leur sommeil des frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en

forme de croûte de vol-au-vent qu'affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du cant voyageur.

L'arrivée de l'Alpiniste ne les réveilla pas, et lui-même s'écroulait sur un divan, envahi par ce
découragement de glace, quand des accords vigoureux et joyeux éclatèrent dans le vestibule, où trois

«musicos», harpe, flûte, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues redingotes battant les

jambes, qui courent les hôtelleries suisses, venaient d'installer leurs instruments. Dès les premières notes,

notre homme se dressa, galvanisé.

«Zou! bravo!... En avant musique!

Et le voilà courant, ouvrant les portes grandes, faisant fête aux musiciens, qu'il abreuve de champagne, se
grisant lui aussi, sans boire, avec cette musique qui lui rend la vie. Il imite le piston, il imite la harpe,

claque des doigts au-dessus de sa tête, roule les yeux, esquisse des pas, à la grande stupéfaction des

touristes accourus de tous côtés au tapage. Puis brusquement, sur l'attaque d'une valse de Strauss que les

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