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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

gendarmes, dont un officier armé de sa latte gigantesque qu'il tenait toute droite entre ses jambes, la
poignée touchant le haut de la voiture.

Tartarin voulait parler, s'expliquer. Évidemment il devait y avoir quelque méprise... Il dit son nom, sa
patrie, se réclama de son consul, d'un marchand de miel suisse nommé Ichener qu'il avait connu en foire

de Beaucaire. Puis, devant le mutisme persistant de ses gardes, il crut à un nouveau truc de la féerie de

Bompard, et s'adressant à l'officier d'un air malin: «C'est pour rire, qué! ... ah! vaï,

farceur, je sais bien que c'est pour rire.

- Pas un mot, ou je vous bâillonne...» dit l'officier roulant des yeux terribles, à croire qu'il allait passer le
prisonnier au fil de sa latte.

L'autre se tint coi, ne bougea plus, regardant se dérouler à la portière des bouts de lacs, de hautes
montagnes d'un vert humide, des hôtels aux toitures variées, aux enseignes dorées visibles d'une lieue, et,

sur les pentes, comme au Rigi, un va-et-vient de hottes et de bourriches; comme au Rigi encore, un petit

chemin de fer cocasse, un dangereux jouet mécanique qui se cramponnait à pic jusqu'à Glion, et, pour

compléter la ressemblance avec «Regina montium», une pluie rayante et battante, un échange d'eau et de

brouillards du ciel au Léman et du Léman au ciel, les nuages touchant les vagues.

La voiture roula sur un pont-levis entre des petites boutiques de chamoiseries, canifs, tire-boutons,
peignes de poche, franchit une poterne basse et s'arrêta dans la cour d'un vieux donjon, mangée d'herbe,

flanquée de tours rondes à poivrières, à moucharabis noirs soutenus par des poutrelles. Où était-il?

Tartarin le comprit en entendant l'officier de gendarmerie discuter avec le concierge du château, un gros

homme en bonnet grec agitant un trousseau de clefs rouillées. «Au secret, au secret... mais je n'ai plus de

place, les autres ont tout pris... A moins de le mettre dans le cachot de Bonnivard?

- Mettez-le dans le cachot de Bonnivard, c'est bien assez bon pour lui...» commanda le capitaine, et il fut
fait comme il avait dit.

Ce château de Chillon, dont le P. C. A. ne cessait de parler depuis deux jours à ses chers alpinistes, et
dans lequel, par une ironie de la destinée, il se trouvait brusquement incarcéré sans savoir pourquoi, est

un des monuments historiques les plus visités de toute la Suisse. Après avoir servi de résidence d'été aux

comtes de Savoie, puis de prison d'Etat, de dépôt d'armes et de munitions, il n'est plus aujourd'hui qu'un

prétexte à excursion, comme le Rigi-Kulm ou la Tellsplatte. On y a laissé cependant un poste de

gendarmerie et un «violon» pour les ivrognes et les mauvais garçons du pays; mais ils sont si rares, dans

ce paisible canton de Vaud, que le violon est toujours vide et que le concierge y renferme sa provision de

bois pour l'hiver. Aussi l'arrivée de tous ces prisonniers l'avait mis de fort méchante humeur, l'idée

surtout qu'il n'allait plus pouvoir faire visiter le célèbre cachot, à cette époque de l'année le plus sérieux

profit de la place.

Furieux, il montrait la route à Tartarin, qui suivait, sans le courage de la moindre résistance. Quelques
marches branlantes, un corridor moisi, sentant la cave, une porte épaisse comme un mur, avec des gonds

énormes, et ils se trouvèrent dans un vaste souterrain voûté, au sol battu, aux lourds piliers romains où

restent scellés des anneaux de fer enchaînant jadis les prisonniers d'Etat. Un demi-jour tombait avec le

tremblotement, le miroitement du lac à travers d'étroites meurtrières qui ne laissaient voir qu'un peu de

ciel.

«Vous voilà chez vous, dit le geôlier... Surtout, n'allez pas dans le fond, il y a les oubliettes!

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