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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

manquait, et les Tarasconnais regardaient ce joli pays travers une buée d'eau qui montait du lac bleu,
grimpait les rampes, les petites rues caillouteuses, rejoignait au-dessus des maisons en étage d'autres

nuages noirs amoncelés entre les sombres verdures de la montagne, chargés de pluie à en crever.

«Coquin de sort! Je ne suis pas lacustre, dit Spiridion Excourbaniès essuyant la vitre pour regarder les

perspectives de glaciers, de vapeurs blanches fermant l'horizon en face...

- Moi non plus, soupira Pascalon... ce brouillard, cette eau morte... ça me donne envie de pleurer.

Bravida se plaignait aussi, craignant pour sa goutte sciatique.

Tartarin les reprit sévèrement. N'était-ce donc rien que raconter au retour qu'ils avaient vu le cachot de
Bonnivard, inscrit leurs noms sur des murailles historiques à côté des signatures de Rousseau, de Byron,

Victor Hugo, George Sand, Eugène Sue. Tout à coup, au milieu de sa tirade, le président s'interrompit,

changea de couleur... Il venait de voir passer une petite toque sur des cheveux blonds en torsade... Sans

même arrêter l'omnibus ralenti par la montée, il s'élança, criant: «Rendez-vous à l'hôtel...» aux alpinistes

stupéfaits.

«Sonia!... Sonia!...

Il craignait de ne pouvoir la rejoindre, tant elle se pressait, sa fine silhouette en ombre sur le murtin de la
route. Elle se retourna, l'attendit: «Ah! c'est vous...» Et sitôt le serrement de mains, elle se remit à

marcher. Il prit le pas à côté d'elle, essoufflé, s'excusant de l'avoir quittée d'une façon si brusque...

l'arrivée de ses amis... la nécessité de l'ascension dont sa figure portait encore les traces... Elle l'écoutait

sans rien dire, sans le regarder, pressant le pas, l'oeil fixe et tendu. De profil, elle lui semblait pâlie, les

traits déveloutés de leur candeur enfantine, avec quelque chose de dur, de résolu, qui, jusqu'ici, n'avait

existé que dans sa voix, sa volonté impérieuse; mais toujours sa grâce juvénile, sa chevelure en or frisé.

«Et Boris, comment va-t-il?» demanda Tartarin un peu gêné par ce silence, cette froideur qui le gagnait.
«Boris?...» Elle tressaillit: «Ah! oui, c'est vrai, vous ne savez pas... Eh bien! venez, venez...

Ils suivaient une ruelle de campagne bordée de vignes en pente jusqu'au lac, et de villas, de jardins
sablés, élégants, les terrasses chargées de vigne vierge, fleuries de roses, de pétunias et de myrtes en

caisses. De loin en loin ils croisaient quelque visage étranger, aux traits creusés, au regard morne, la

démarche lente et malade, comme on en rencontre à Menton, à Monaco; seulement, là-bas, la lumière

dévore tout, absorbe tout, tandis que sous ce ciel nuageux et bas, la souffrance se voyait mieux, comme

les fleurs paraissaient plus fraîches.

«Entrez...» dit Sonia poussant la grille sous un fronton de maçonnerie blanche marqué de caractères
russes en lettres d'or.

Tartarin ne comprit pas d'abord où il se trouvait. Un petit jardin aux allées soignées, cailloutées, plein de
rosiers grimpants jetés entre des arbres verts, de grands bouquets de roses jaunes et blanches remplissant

l'espace étroit de leur arôme et de leur lumière. Dans ces guirlandes, cette floraison merveilleuse,

quelques dalles debout ou couchées, avec des dates, des noms, celui-ci tout neuf incrusté sur la pierre:

«Boris de Wassilief, 22 ans.

Il était là depuis quelques jours, mort presque aussitôt leur arrivée à Montreux; et, dans ce cimetière des
étrangers, il retrouvait un peu la patrie parmi les Russes, Polonais, Suédois enterrés sous les fleurs,

poitrinaires des pays froids qu'on expédie dans cette Nice du Nord, parce que le soleil du Midi serait trop

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