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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

CERTAINE CORDE FABRIQUÉE EN AVIGNON.

À la suite de l'ascension, le nez de Tartarin pela, bourgeonna, ses joues se craquelèrent. Il resta chambré
pendant cinq jours à l'hôtel Bellevue. Cinq jours de compresses, de pommades, dont il trompait la fadeur

gluante et l'ennui en faisant des parties de quadrette avec les délégués ou leur dictant un long récit

détaillé, circonstancié, de son expédition, pour être lu en séance, au Club des Alpines, et publi dans le

Forum; puis, lorsque la courbature générale eut disparu et qu'il ne resta plus sur le noble visage du P. C.

A. que quelques ampoules, escarres, gerçures, avec une belle teinte de poterie étrusque, la délégation et

son président se remirent en route pour Tarascon, via Genève.

Passons sur les épisodes du voyage, l'effarement que jeta la bande méridionale dans les wagons étroits,
les paquebots, les tables d'hôte, par ses chants, ses cris, son affectuosité débordante, et sa bannière, et ses

alpenstocks; car depuis l'ascension du P. C. A., ils s'étaient tous munis de ces bâtons de montagne, où les

noms d'escalades célèbres s'enroulent, marqués au feu, en vers de mirlitons.

Montreux!

Ici, les délégués, sur la proposition du maître, décidaient de faire halte un ou deux jours pour visiter les
bords fameux du Léman, Chillon surtout, et son cachot légendaire dans lequel languit le grand patriote

Bonnivard et qu'ont illustré Byron et Delacroix.

Au fond, Tartarin se souciait fort peu de Bonnivard, son aventure avec Guillaume Tell l'ayant éclairé sur
les légendes suisses; mais passant à Interlaken, il avait appris que Sonia venait de partir pour Montreux

avec son frère dont l'état s'aggravait, et cette invention d'un pèlerinage historique lui servait de prétexte

pour revoir la jeune fille et, qui sait, la décider peut-être à le suivre à Tarascon.

Bien entendu, ses compagnons croyaient de la meilleure foi du monde qu'ils venaient rendre hommage au
grand citoyen genevois dont le P. C. A. leur avait raconté l'histoire; même, avec leur goût pour les

manifestations théâtrales, sitôt débarqués à Montreux, ils auraient voulu se mettre en file, déployer la

bannière et marcher sur Chillon aux cris mille fois répétés de «Vive Bonnivard!» Le président fut obligé

de les calmer. «Déjeunons d'abord, nous verrons ensuite...» Et ils emplirent l'omnibus d'une pension

Müller quelconque, stationné, ainsi que beaucoup d'autres, autour du ponton de débarquement.

« le gendarme, comme il nous regarde!» dit Pascalon, montant le dernier avec la bannière
toujours très mal commode à installer. Et Bravida inquiet: «C'est vrai... Qu'est-ce qu'il nous veut, ce

gendarme, de nous examiner comme ça?...

- Il m'a reconnu, pardi!» fit le bon Tartarin modestement; et il souriait de loin au soldat de la police
vaudoise dont la longue capote bleue se tournait avec obstination vers l'omnibus filant entre les peupliers

du rivage.

Il y avait marché, ce matin-là, à Montreux. Des rangées de petites boutiques en plein vent le long du lac,
étalages de fruits, de légumes, de dentelles à bon marché et de ces bijouteries claires, chaînes, plaques,

agrafes, dont s'ornent les costumes des Suissesses comme de neige travaillée ou de glace en perles. A

cela se mêlait le train du petit port où s'entrechoquait toute une flottille de canots de plaisance aux

couleurs vives, le transbordement des sacs et des tonneaux débarqués des grandes brigantines aux voiles

en antennes, les rauques sifflements, les cloches des paquebots, et le mouvement des cafés, des

brasseries, des fleuristes, des brocanteurs qui bordent le quai. Un coup de soleil là-dessus, on aurait pu se

croire à la marine de quelque station méditerranéenne, entre Menton et Bordighera. Mais le soleil

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