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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
«Différemment, demandait Tartarin à l'un des porteurs, car les Yankees n'étaient pas communicatifs et ne répondaient que yes et no toutes ses avances... différemment, puisqu'il n'y voit pas, comment s'arrange-t-il aux passages dangereux?
- Oh! il a le pied montagnard, puis son fils est là qui le veille, lui place les talons... Le fait est qu'il s'en tire toujours sans accidents.
- D'autant que les accidents ne sont jamais bien terribles, qué ? Après un sourire d'entente au porteur ahuri, le Tarasconnais, persuad de plus en plus que «tout ça c'était de la blague», s'allongea sur la planche, roulé dans sa couverture, le passe-montagne jusqu'aux yeux, et s'endormit, malgré la lumière, le train, la fumée des pipes et l'odeur de l'oignon...
«Mossié!.... Mossié!....
Un de ses guides le secouait pour le départ pendant que l'autre versait du café bouillant dans les bols. Il y eut quelques jurons, des grognements de dormeurs que Tartarin écrasait au passage pour gagner la table, puis la porte. Brusquement, il se trouva dehors, saisi de froid, ébloui par la réverbération féerique de la lune sur ces blanches nappes, ces cascades figées où l'ombre des pics, des aiguilles, des séracs, se découpait d'un noir intense. Ce n'était plus l'étincelant chaos de l'après-midi, ni le livide amoncellement des teintes grises du soir, mais une ville accidentée de ruelles sombres, de coulées mystérieuses, d'angles douteux entre des monuments de marbre et des ruines effritées, une ville morte avec de larges places désertes.
Deux heures! En marchant bien on serait là-haut pour midi. «Zou! dit le P. C. A. tout gaillard et s'élançant comme à l'assaut. Mais ses guides l'arrêtèrent: il fallait s'attacher pour ces passages périlleux.
«Ah! vaï, s'attacher?... Enfin, si ça vous amuse...
Christian Inebnit prit la tête, laissant trois mètres de corde entre lui et Tartarin qu'une même distance séparait du second guide charg des provisions et de la bannière. Le Tarasconnais se tenait mieux que la veille, et, vraiment, il fallait que sa conviction fût faite pour qu'il ne prît pas au sérieux les difficultés de la route, - si l'on peut appeler route la terrible arête de glace sur laquelle ils avançaient avec précaution, large de quelques centimètres et tellement glissante que le piolet de Christian devait y tailler des marches.
La ligne de l'arête étincelait entre deux profondeurs d'abîmes. Mais si vous croyez que Tartarin avait peur, pas plus! A peine le petit frisson à fleur de peau du franc-maçon novice auquel on fait subir les premières épreuves. Il se posait très exactement dans les trous creusés par le guide de tête, faisait tout ce qu'il lui voyait faire, aussi tranquille que dans le jardin du baobab lorsqu'il s'exerçait autour de la margelle, au grand effroi des poissons rouges. Un moment la crête devint si étroite qu'il fallut se mettre à califourchon, et, pendant qu'ils allaient lentement, s'aidant des mains, une formidable détonation retentit à droite, au-dessous d'eux, «Avalanche!» dit Inebnit, immobile tant que dura la répercussion des échos, nombreuse, grandiose à remplir le ciel, et terminée par un long roulement de foudre qui s'éloigne ou qui tombe en détonations perdues. Après, le silence s'étala de nouveau, couvrit tout comme un suaire.
L'arête franchie, ils s'engagèrent sur un névé de pente assez douce, mais d'une longueur interminable. Ils grimpaient depuis plus d'une heure, quand une mince ligne rose commença à marquer les cimes, là-haut, bien haut sur leurs têtes. C'était le matin qui s'annonçait. En bon Méridional ennemi de l'ombre, Tartarin
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