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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

enjambées, mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche. L'un des guides alla devant pour
allumer le feu. La nuit descendait maintenant, la bise piquait sur le sol cadavérique; et Tartarin, ne se

rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du montagnard, butait, bondissait,

sans un fil sec sur la peau malgr l'abaissement de la température. Tout à coup une flamme jaillit quelques

pas, portant une bonne odeur de soupe à l'oignon.

On arrivait.

Rien de plus rudimentaire que ces haltes établies dans la montagne par les soins du Club Alpin Suisse.
Une seule pièce dont un plan de bois dur incliné, servant de lit, tient presque tout l'espace, n'en laissant

que fort peu pour le fourneau et la table longue clouée au parquet comme les bancs qui l'entourent. Le

couvert était déjà mis, trois bols, des cuillers d'étain, la lampe à chalumeau pour le café, deux conserves

de Chicago ouvertes. Tartarin trouva le dîner délicieux bien que la soupe à l'oignon empestât la fumée et

que la fameuse lampe à chalumeau brevetée, qui devait parfaire son litre de café en trois minutes, n'eût

jamais voulu fonctionner.

Au dessert, il chanta: c'était sa seule façon de causer avec ses guides. Il chanta des airs de son pays: la
Tarasque
, les Filles d'Avignon. Les guides répondaient par des chansons locales on patois
allemand: «Mi Vater isch en Appenzeller... aou, aou ...» Braves gens aux traits durs et frustes,

taillés en pleine roche, avec de la barbe dans les creux qui semblait de la mousse, de ces yeux clairs,

habitués aux grand espaces comme en ont les matelots; et cette sensation de la mer et du large qu'il avait

tout à l'heure en approchant du Guggi, Tartarin la retrouvait ici, en face de ces marins du glacier, dans

cette cabane étroite, basse et fumeuse, vrai entrepont de navire, dans l'égouttement de la neige du toit qui

fondait à la chaleur, et les grands coups de vent tombant en paquet d'eau, secouant tout, faisant craquer

les planches, vaciller la flamme de la lampe, et s'arrêtant tout à coup sur un silence, énorme, monstrueux,

de fin du monde.

On achevait de dîner, quand des pas lourds sur le sol opaque, des voix s'approchèrent. Des bourrades
violentes, ébranlèrent la porte, Tartarin, très ému, regarda ses guides... Une attaque nocturne à ces

hauteurs!... Les coups redoublèrent. «Qui va là?» fit le héros sautant sur son piolet; mais déjà la cabane

était envahie par deux Yankees gigantesques masqués de toile blanche, les vêtements trempés de sueur et

de neige, puis, derrière eux, des guides, des porteurs, toute une caravane qui venait de faire l'ascension de

la Jungfrau.

«Soyez les bienvenus, milords,» dit le Tarasconnais avec un geste large et dispensateur dont les milords
n'avaient nul besoin pour prendre leurs aises. En un tour de main, la table fut investie, le couvert enlevé,

les bols et les cuillers passés à l'eau chaude pour servir aux arrivants, selon la règle établie en tous ces

chalets alpins: les bottes des milords fumaient devant le poêle, pendant qu'eux-mêmes, déchaussés, les

pieds enveloppés de paille, s'étalaient devant une nouvelle soupe à l'oignon.

Le père et le fils, ces Américains; deux géants roux, têtes de pionniers, dures et volontaires. L'un deux, le
plus âgé, avait dans sa face boursouflée, hâlée, craquelée, des yeux dilatés, tout blancs; et bientôt, à son

hésitation tâtonnante autour de la cuiller et du bol, aux soins que son fils prenait de lui, Tartarin comprit

que c'était le fameux alpiniste aveugle dont on lui avait parlé à l'hôtel Bellevue et auquel il ne voulait pas

croire, grimpeur fameux dans sa jeunesse qui malgré ses soixante ans et son infirmité, recommençait

avec son fils toutes ses courses d'autrefois. Il avait déjà fait ainsi le Wetterhorn et la Jungfrau, comptait

attaquer le Cervin et le Mont-Blanc, prétendant que l'air des cimes, cette aspiration froide goût de neige,

lui causait une joie indicible, tout un rappel de sa vigueur passée.

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