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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Kennedy, manoeuvrés dans le jardin du baobab; néanmoins, l'effet fut inattendu. Sous le poids du héros,
les pointes s'enfoncèrent dans la glace avec tant de force que toutes les tentatives pour les retirer furent

vaines. Voilà Tartarin cloué au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une télégraphie

désespérée, réduit enfin à rappeler ses guides qui s'en allaient devant, persuadés qu'ils avaient affaire à un

alpiniste expérimenté.

Dans l'impossibilité de le déraciner, on défit les courroies, et les crampons abandonnés dans la glace,
remplacés par une paire de chaussons tricotés, le président continua sa route, non sans beaucoup de peine

et de fatigue. Inhabile à tenir son bâton, il y butait des jambes, le fer patinait, l'entraînait quand il

s'appuyait trop fort; il essaya du piolet, plus dur encore à manoeuvrer, la houle du glacier s'accentuant à

mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots immobiles dans une apparence de tempête furieuse et

pétrifiée.

Immobilité apparente, car des craquements sourds, de monstrueux borborygmes, d'énormes quartiers de
glace se déplaçant avec lenteur comme des pièces truquées d'un décor indiquaient l'intérieur vie de toute

cette masse figée, ses traîtrises d'élément: et sous les yeux de l'Alpiniste, au jeté de son pic, des crevasses

se fendaient, des puits sans fond où les glaçons en débris roulaient indéfiniment. Le héros tomba à

plusieurs reprises, une fois jusqu'à mi-corps, dans un de ces goulots verdâtres où ses larges épaules le

retinrent au passage.

À le voir si maladroit et en même temps si tranquille et sûr de lui, riant, chantant, gesticulant comme tout
à l'heure pendant le déjeuner, les guides s'imaginèrent que le champagne suisse l'avait impressionné.

Pouvaient-ils supposer autre chose d'un président de Club Alpin, d'un ascensionniste renommé dont ses

camarades ne parlaient qu'avec des «Ah!» et de grands gestes? L'ayant pris chacun sous un bras avec la

fermeté respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de famille éméché, ils tâchaient, à l'aide de

monosyllabes et de gestes, d'éveiller sa raison aux dangers de la route, à la nécessité de gagner la cabane

avant la nuit; le menaçaient des crevasses, du froid, des avalanches. Et, de la pointe de leurs piolets, ils

lui montraient l'énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant eux jusqu'au zénith

dans une réverbération aveuglante.

Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: «Ah! vaï, les crevasses... Ah! vaï, les avalanches...» et
il pouffait de rire en clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les côtes pour bien faire

comprendre à ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il était dans le secret de la comédie.

Les autres finissaient par s'égayer à l'entrain des chansons tarasconnaises, et, quand ils posaient une
minute sur un bloc solide pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ils yodlaient à la

mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien longtemps, car l'heure s'avançait. On

sentait le soir proche, au froid plus vif et surtout à la décoloration singulière de toutes ces neiges, ces

glaces, amoncelées, surplombantes, qui, même sous un ciel brumeux, gardent un irisement de lumière,

mais, lorsque le jour s'éteint, remonté vers les cimes fuyantes, prennent des teintes livides, spectrales, de

monde lunaire. Pâleur, congélation, silence, toute la mort. Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant,

commençait pourtant à perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel d'une «perdrix des

neiges» sonnant dans cette désolation, fit passer devant ses yeux une campagne brûlée et, sous le

couchant couleur de braise, des chasseurs tarasconnais s'épongeant le front, assis sur leurs carniers vides,

dans l'ombre fine d'un olivier. Ce souvenir le réconforta.

En même temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose ressemblant à un fagot de bois
sur la neige. «Die Hutte.» C'était la cabane. Il semblait qu'on dût l'atteindre en quelques

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