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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Il se fit un grand mouvement de chaises. L'académicien, lord Chipendale (?), le professeur de Bonn et
quelques autres notabilités du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les «Riz» presque aussitôt suivirent, en le voyant repousser le second compotier aussi vivement que
l'autre.

Ni Riz ni Pruneau!... Quoi alors?...

Tous se retirèrent; et c'était glacial ce défilé silencieux de nez tombants, de coins de bouche abaissés et
dédaigneux, devant le malheureux qui resta seul dans l'immense salle à manger flamboyante, en train de

faire une trempette à la mode de son pays, courbé sous le dédain universel.

Mes amis, ne méprisons personne. Le mépris est la ressource des parvenus, des poseurs, des laiderons et
des sots, le masque o s'abrite la nullité, quelquefois la gredinerie, et qui dispense d'esprit, de jugement, de

bonté. Tous les bossus sont méprisants; tous les nez tors se froncent et dédaignent quand ils rencontrent

un nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques années dépassé la quarantaine, ce «palier du
quatrième» où l'homme trouve et ramasse la clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la

monotone et décevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa mission et du grand

nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-là ne l'occupait guère. Il n'aurait eu d'ailleurs qu'à se nommer, à

crier: «C'est moi...» pour changer en respects aplatis toutes ces lippes hautaines; mais l'incognito

l'amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir, se répandre, serrer des mains,
s'appuyer familièrement à une épaule, appeler les gens par leurs prénoms. Voilà ce qui l'oppressait au

Rigi-Kulm.

Oh! surtout, ne pas parler.

«J'en aurai la pépie, bien sûr...» se disait le pauvre diable, errant dans l'hôtel, ne sachant que devenir.

Il entra au café, vaste et désert comme un temple en semaine, appela le garçon «mon bon ami»,
commanda «un moka sans sucre, qué! » Et le garçon ne demandant pas: «Pourquoi sans sucre?»

l'Alpiniste ajouta vivement: «C'est une habitude que j'ai prise en Algérie, du temps de mes grandes

chasses.

Il allait les raconter, mais l'autre avait fui sur ses escarpins de fantôme pour courir à lord Chipendale
affalé de son long sur un divan et criant d'une voix morne: «Tchimppègne! tchimppègne!» Le bouchon fit

son bruit bête de noce de commande, puis on n'entendit plus rien que les rafales du vent dans la

monumentale cheminée et le cliquetis frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main, ces centaines de têtes penchées autour
des longues tables vertes, sous les réflecteurs. De temps en temps une bâillée, une toux, le froissement

d'une feuille déployée, et, planant sur ce calme de salle d'étude, debout et immobiles, le dos au poêle,

solennels tous les deux et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire officielle,

Schwanthaler et Astier-Réhu, qu'une fatalité singulière avait mis en présence au sommet du Rigi, depuis

trente ans qu'ils s'injuriaient, se déchiraient dans des notes explicatives, s'appelaient «Schwanthaler l'âne

bâté, vir ineptissimus Astier-Réhu».

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