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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

messieurs et moi nous partons demain matin pour la Jungfrau.

O sol natal, ô petite patrie dans la grande! rien que d'entendre l'accent tarasconnais frémissant avec l'air
du pays aux plis d'azur de la bannière; voilà Tartarin délivré de l'amour et de ses pièges, rendu à ses amis,

à sa mission, à la gloire.

Maintenant, zou!...

IX. AU CHAMOIS FIDÈLE

Le lendemain, ce fut charmant, cette route à pied d'Interlaken Grindelwald où l'on devait, en passant,
prendre les guides pour la Petite Scheideck; charmante, cette marche triomphale du P. C. A. rentré dans

ses houseaux et vêtements de campagne, s'appuyant d'un côté sur l'épaule maigrelette du commandant

Bravida, de l'autre au bras robuste d'Excourbaniès, fiers tous les deux d'encadrer, de soutenir leur cher

président, de porter son piolet, son sac, son alpenstock, tandis que, tantôt devant, tantôt derrière ou sur les

flancs, gambadait comme un jeune chien le fanatique Pascalon, sa bannière dûment empaquetée et roulée

pour éviter les scènes tumultueuses de la veille.

La gaieté de ses compagnons, le sentiment du devoir accompli, la Jungfrau toute blanche, là-bas dans le
ciel comme une fumée, il n'en fallait pas moins pour faire oublier au héros ce qu'il laissait derrière lui, à

tout jamais peut-être, et sans un adieu. Aux dernières maisons d'Interlaken, ses paupières se gonflèrent;

et, tout en marchant, il s'épanchait à tour de rôle dans le sein d'Excourbaniès: «Écoutez, Spiridion», ou

dans celui de Bravida: «Vous me connaissez, Placide...» Car, par une ironie de la nature, ce militaire

indomptable s'appelait Placide, et Spiridion ce buffle peau rude, aux instincts matériels.

Malheureusement, la race tarasconnaise, plus galante que sentimentale, ne prend jamais les affaires de
coeur au sérieux: «Qui perd une femme et quinze sous, c'est grand dommage de l'argent...» répondait le

sentencieux Placide, et Spiridion pensait exactement comme lui; quant à l'innocent Pascalon, il avait des

femmes une peur horrible et rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on prononçait le nom de la Petite

Scheideck devant lui, croyant qu'il s'agissait d'une personne légère dans ses moeurs. Le pauvre amoureux

en fut réduit à garder ses confidences et se consola tout seul, ce qui est encore le plus sûr.

Quel chagrin d'ailleurs eût pu résister aux distractions de la route travers l'étroite, profonde et sombre
vallée où ils s'engageaient le long d'une rivière sinueuse, toute blanche d'écume, grondant comme un

tonnerre dans l'écho des sapinières qui l'encaissaient, en pente sur ses deux rives!

Les délégués tarasconnais, la tête en l'air, avançaient avec une sorte de terreur, d'admiration religieuse;
ainsi les compagnons de Sindbad le marin, lorsqu'ils arrivèrent devant les palétuviers, les manguiers,

toute la flore géante des côtes indiennes. Ne connaissant que leurs montagnettes pelées et pétrées, ils

n'auraient jamais pensé qu'il pût y avoir tant d'arbres à la fois sur des montagnes si hautes.

«Et ce n'est rien, cela... vous verrez la Jungfrau!» disait le P. C. A., qui jouissait de leur émerveillement,
se sentait grandir leurs yeux.

En même temps, pour égayer le décor, humaniser sa note imposante, des cavalcades les croisaient sur la
route, de grands landaus à fond de train avec des voiles flottant aux portières, des têtes curieuses qui se

penchaient pour regarder la délégation serrée autour de son chef, et, de distance en distance, les étalages

de bibelots en bois sculpté, des fillettes plantées au bord du chemin, raides sous leurs chapeaux de paille

à grands rubans, dans leurs jupes bigarrées, chantant des choeurs à trois voix en offrant des bouquets de

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