|
Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
Et s'animant à sa propre mimique:
«Une supposition, té! que je tienne votre despote entre quatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes, Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse... A nous deux, monseigneur, il faut en découdre...
Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles de son adversaire.
«Voilà comme ça se joue, mes petits!
Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.
Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère... Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l justice moscovite... Boufre! c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces cosaques... Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche, la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.
C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rêves qu'il avait poussé son cri de détresse: «À moi, Bézuquet...» envoyé au pharmacien sa lettre confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l'ensorceler, le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indécision.
Un soir, revenant du Kursaal à l'hôtel avec les Wassilief et Bolibine, après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute prudence, et le «Sonia, je vous aime», qu'il retenait depuis si longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s'appuyait au sien. Elle ne s'émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils s'arrêtaient: «Eh bien! méritez-moi...» dit-elle avec un joli sourire d'énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin allait répondre, s'engager par serment à quelque folie criminelle, quand le chasseur de l'hôtel s'avançant vers lui:
«Il y a du monde pour vous, là-haut... Des messieurs... on vous cherche.
- On me cherche!... Outre!... pourquoi faire?» Et le numéro 1 du dépliant lui apparut: Tartarin coffré, extradé... Certes, il avait peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia «Fuyez, sauvez-vous...» lui dit-il d'une voix étouffée. Puis il monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l'échafaud, si ému cependant qu'il était obligé de se cramponner à la rampe...
En s'engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond, devant sa porte, regardant par la
|