bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

glacé, d'un bleu noir, d'un bleu d'abîme.

Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'était le ténor italien, fort gaillard au front bas,
aux prunelles huileuses, avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond, depuis qu'on

l'avait séparé de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui fallait cela pour sa santé.

«! Les jolis boutons... se dit-il tout haut à lui-même en guignant les manchettes de l'Italien...
Ces notes de musique, incrustées dans le jaspe, c'est d'un effet charmain...

Sa voix cuivrée sonnait dans le silence sans y trouver le moindre écho.

«Sûr que monsieur est chanteur, qué?

- Non capisco...» grogna l'Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l'homme se résigna à dévorer sans rien dire, mais les morceaux l'étouffaient. Enfin,
comme son vis-à-vis le diplomate austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses

vieilles petites mains grelottantes, enveloppées de mitaines, il le lui passa obligeamment: «A votre

service, monsieur le baron...» car il venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgré l'air finaud et spirituel contracté dans les chinoiseries
diplomatiques, avait perdu depuis longtemps ses mots et ses idées, et voyageait dans la montagne

spécialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce visage inconnu, les referma sans rien dire.

Il en eût fallu dix, anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun la formule d'un

remerciement.

A ce nouvel insuccès, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque façon dont il s'empara de la bouteille
aurait pu faire croire qu'il allait achever de fendre, avec, la tête fêlée du vieux diplomate. Pas plus! C'était

pour offrir à boire à sa voisine, qui ne l'entendit pas, perdue dans une causerie à mi-voix, d'un gazouillis

étranger doux et vif, avec deux jeunes gens assis tout près d'elle. Elle se penchait, s'animait. On voyait

des petits frisons briller dans la lumière contre une oreille menue, transparente et toute rose... Polonaise,

Russe, Norvégienne?... mais du Nord bien certainement; et une jolie chanson do son pays lui revenant

aux lèvres, l'homme du Midi se mit à fredonner tranquillement:

O coumtesso gènto,
Estelo dou Nord

Qué la neu argento,

Qu'Amour friso en or.
[*]

[*] «Gentille comtesse, - Lumière du Nord, - Que la neige
argente, - Qu'Amour frise en or.» (Frédéric MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se tint coi dans son assiette, n'en sortit plus
que pour repousser violemment un des compotiers sacrés qu'on lui passait:

«Des pruneaux, encore!... Jamais de la vie!

C'en était trop.

< page précédente | 5 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.