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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer dans un bastidon plein de soleil aux
portes de la ville, cette bonne petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et en fêtes.

Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son chapeau, entonnait le gai refrain national sur une

mesure de farandole:

Lagadigade
La Tarasco, la Tarasco,

Lagadigade

La Tarasco de Casteù.

Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lèvres du malade, Sonia secouait la tête. Ni
fêtes ni soleil pour elle, tant que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère guéri, - ses yeux

navrés disaient autre chose, - rien ne l'empêcherait de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause

sacrée.

«Mais, coquin de bon sort! criait le Tarasconnais, après ce tyran là, si vous le faites sauter, il en viendra
un autre... Il faudra donc recommencer... Et les années se passent, vé! le temps du bonheur et des jeunes

amours...» Sa façon de dire «amour» à la tarasconnaise, avec les r et les yeux hors du front,

amusait la jeune fille; puis, sérieuse, elle déclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui délivrerait sa

patrie. Oh! celui-là, fut-il laid comme Bolibine, plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se

donner toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que durerait sa jeunesse de femme,

et que cet homme voudrait d'elle.

«En libre grâce!» le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier ces unions illégales contractées entre
eux par le consentement réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement, avec son air

de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois, électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses

jours auprès de cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n'y avait mis d'aussi meurtrières

et abominables conditions.

Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des champs, des lacs, des forêts, des
montagnes se déroulaient devant eux et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette

perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la Jungfrau dressait sa cime blanche comme

pour aiguiser d'un remords la délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s'asseoir à l'immense table

d'hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités silencieuses dont se désintéressait

absolument Tartarin, assis près de Sonia, veillant à ce que Boris n'eût pas de fenêtre ouverte dans le dos,

empressé, paternel, mettant à l'air toutes ses séductions d'homme du monde et ses qualités domestiques

d'excellent lapin de choux.

Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert au rez-de-chaussée devant un bout de
jardin, au bord de la promenade. Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix

basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L'eau chaude grésillait dans le samovar; une odeur de

fleurs mouillées se glissait par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui

l'encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'était le rêve du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe

installée là-bas, près de lui, soignant le jardinet du baobab.

Tout à coup, Sonia tressautait:

«Deux heures!... Et le courrier?

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