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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

s'établissait un court dialogue qui ne manquait pas de grandeur.

«Tartarin, y sommes-nous?» demandait la Jungfrau sévèrement.

«Voilà, voilà...» répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant de finir sa barbe; et, bien vite, il
atteignait son complet à carreaux d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en

s'injuriant:

«Coquin de sort! c'est vrai que ça n'a pas de nom...

Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en bordure devant les fenêtres du
rez-de-chaussée:

«Bonjour... disait Sonia, le voyant paraître au balcon... le landau nous attend... dépêchez-vous donc,
paresseux...

- Je viens, je viens...

En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge empesé fin, ses knickers-bockers de
montagne par la jaquette vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes les dames

de Tarascon.

Le landau piaffait devant l'hôtel, Sonia déjà installée à côté de son frère, plus pâle et creusé de jour en
jour malgré le bienfaisant climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait régulièrement

se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec le lourd dandinement d'ours de montagne, deux

guides fameux de Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui pour l'ascension

de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si leur monsieur était disposé.

L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux vestes de futaine, râpées au dos et
sur l'épaule par le sac et les cordes d'ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots de français

qu'ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs grands chapeaux de feutre, c'était pour Tartarin un

véritable supplice. Il avait beau leur dire:

«Ne vous dérangez pas... je vous préviendrai...

Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s'en débarrassait par une grosse pièce proportionnée à
l'énormité de son remords. Enchantés de cette façon de «faire la Jungfrau», les montagnards empochaient

le trinkgeld gravement et reprenaient d'un pas résigné, sous la fine pluie, le chemin de leur

village, laissant Tartarin confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines fleuries

reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d'un petit pied contre sa botte au fond de la

voiture... Au diable la Jungfrau! Le héros ne songeait qu'à ses amours, ou plutôt à la mission qu'il s'était

donnée de ramener dans le droit chemin cette pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par

dévouement fraternel hors la loi et hors la nature.

C'était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que les Wassilief. A son âge, avec son air
papa, il ne pouvait songer se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si bravette, si

généreuse envers tous les misérables de son parti, si dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui

avaient renvoy le corps rongé d'ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort par la phtisie plus

sûrement que par toutes les cours martiales! Il y avait de quoi s'attendrir, allons!

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