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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

drap vert, servait à présent de bureau. Au milieu, le fauteuil présidentiel avec le P. C. A. brod sur le
dossier; à un bout et comme en dépendance, la chaise du secrétaire. Derrière, la bannière se déployait

au-dessus d'un long carton-pâte vernissé où les Alpines sortaient en relief avec leurs noms respectifs et

leurs altitudes. Des alpenstocks d'honneur incrustés d'ivoire, en faisceaux comme des queues de billard,

ornaient les coins, et la vitrine étalait des curiosités ramassées sur la montagne, cristaux, silex,

pétrifications, deux oursins, une salamandre.

En l'absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le fauteuil; la chaise était pour
Excourbaniès qui faisait fonction de secrétaire; mais ce diable d'homme, crépu, velu, barbu, éprouvait un

besoin de bruit, d'agitation qui ne lui permettait pas les emplois sédentaires. Au moindre prétexte, il

levait les bras, les jambes, poussait des hurlements effroyables, des «ha! ha! ha!» d'une joie féroce,

exubérante, que terminat toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais: «Fen dè brut!

faisons du bruit...» On l'appelait le gong à cause de sa voix de cuivre partant à vous faire saigner les

oreilles sous une continuelle détente.

Çà et là, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du comité.

En première ligne, l'ancien capitaine d'habillement Bravida que tout le monde, à Tarascon, appelait le
Commandant; un tout petit homme, propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d'enfant de troupe,

en se faisant la tête moustachue et sauvage de Vercingétorix.

Puis une longue face creusée et maladive, Pégoulade, le receveur, le dernier naufragé de la Méduse. De
mémoire d'homme, il y a toujours eu à Tarascon un dernier naufragé de la Méduse. Dans un temps,

même, on en comptait jusqu'à trois, qui se traitaient mutuellement d'imposteurs et n'avaient jamais

consenti à se trouver ensemble. Des trois, le seul vrai, c'était Pégoulade. Embarqué sur la Méduse avec

ses parents, il avait subi le désastre à six mois, ce qui ne l'empêchait pas de le raconter, de visu,

dans les moindres détails, la famine, les canots, le radeau, et comment il avait pris à la gorge le

commandant qui se sauvait: «Sur ton banc de quart, misérable!...» A six mois, outre!...

Assommant, du reste, avec cette éternelle histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis

cinquante ans, et dont il prenait prétexte pour se donner un air désolé, détach de la vie.

«Après ce que j'ai vu!» disait-il, et bien injustement, puisqu'il devait à cela son poste de receveur
conservé sous tous les régimes.

Près de lui, les frères Rognonas, jumeaux et sexagénaires, ne se quittant pas, mais toujours en querelle et
disant des monstruosités l'un de l'autre; une telle ressemblance que leurs deux vieilles têtes frustes et

irrégulières, regardant à l'opposé par antipathie, auraient pu figurer dans un médaillier avec IANVS

BIFRONS pour exergue.

De-ci, de-là, le président Bédaride, Barjavel l'avoué, le notaire Cambalalette, et le terrible docteur
Tournatoire dont Bravida disait qu'il aurait tiré du sang d'une rave.

Vu la chaleur accablante, accrue par l'éclairage au gaz, ces messieurs siégeaient en bras de chemise, ce
qui ôtait beaucoup de solennité à la réunion. Il est vrai qu'on était en petit comité, et l'infâme Costecalde

voulait en profiter pour fixer au plus tôt la date des élections, sans attendre le retour de Tartarin. Assuré

de son coup, il triomphait d'avance, et lorsque, après la lecture de l'ordre du jour par Excourbaniès, il se

leva pour intriguer, un infernal sourire retroussait sa lèvre mince.

«Méfie-toi de celui qui rit avant de parler», murmura le commandant.

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