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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
sur la basane du bureau pour voir s'il n'y restait pas quelques morceaux de la mystérieuse lettre apportée par le facteur.
Pour qui connaît l'exaltation tarasconnaise, il est aisé de se représenter l'affolement de la petite ville depuis la brusque disparition de Tartarin. Et autrement, pas moins, différemment, ils en avaient tous perdu la tête, d'autant qu'on était en plein coeur d'août et que les crânes bouillaient sous le soleil à faire sauter tous leurs couvercles. Du matin au soir, on ne parlait que de cela en ville, on n'entendait que ce nom: «Tartarin» sur les lèvres pincées des dames à capot, sur la bouche fleurie des grisettes coiffées d'un ruban de velours: «Tartarin, Tartarin...» et dans les platanes du Cours, alourdis de poussière blanche, où les cigales éperdues, vibrant avec la lumière semblaient s'étrangler de ces deux syllabes sonores: «Tar... tar... tar... tar... tar...
Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde était informé et donnait une explication au départ du président. Il y avait des versions extravagantes. Selon les uns, il venait d'entrer à la Trappe, il avait enlevé la Dugazon; pour les autres, il était all dans les îles fonder une colonie qui s'appelait Port-Tarascon, ou bien, parcourait l'Afrique centrale à la recherche de Livingstone.
«Ah! vaï Livingstone!... Voilà deux ans qu'il est mort...
Mais l'imagination tarasconnaise défie tous les calculs du temps et de l'espace. Et le rare, c'est que ces histoires de Trappe, de colonisation, de lointains voyages étaient des idées de Tartarin, des rêves de ce dormeur éveillé, jadis communiqués à ses intimes qui ne savaient que croire à cette heure et, très vexée au fond de n'être pas informés, affectaient vis-à-vis de la foule la plus grande réserve, prenaient entre eux des airs sournois, entendus. Excourbaniès soupçonnait Bravida d'être au courant; et Bravida disait de son côté: «Bézuquet doit tout savoir. Il regarde de travers comme un chien qui porte un os.
C'est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en cilice qui le cuisait, le démangeait, le faisait pâlir et rougir dans la même minute et loucher continuellement. Songez qu'il était de Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il existe un supplice aussi terrible que celui-là: le martyre de saint Bézuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.
C'est pourquoi, ce soir-là, malgré les nouvelles terrifiantes, sa démarche avait on ne sait quoi d'allégé, de plus libre, pour courir la séance. En_feîn!... Il allait parler, s'ouvrir, dire ce qui lui pesait tant; et dans sa hâte de se délester, il jetait en passant des demi-mots aux promeneurs du Tour de ville. La journée avait été si chaude que, malgré l'heure insolite et l'ombre terrifiante, - huit heures manque un quart au cadran de la commune, - il y avait dehors, un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et prenant le bon de l'air pendant que leurs maisons s'évaporaient, des bandes d'ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur une ligne ondulante de bavardages et de rires. Dans tous les groupes, on parlait de Tartarin:
«Et autrement, monsieur Bézuquet toujours pas de lettre?... demandait-on au pharmacien en l'arrêtant au passage.
«Si fait, mes enfants, si fait... Lisez le Forum, demain matin...
Il hâtait le pas, mais on le suivait, on s'accrochait à lui, et cela faisait le long du Cours une rumeur, un piétinement de troupeau qui s'arrêta sous les croisées du Club ouvertes en grands carrés de lumière.
Les séances se tenaient dans l'ancienne salle de la bouillotte dont la longue table, recouverte du même
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