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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Du salon à côté où elle faisait son petit somme d'après souper, Mme Bézuquet la mère pouvait l'entendre,
ou bien l'élève dont le pilon sonnait à coups réguliers dans le grand mortier de marbre au fond du

laboratoire. Bézuquet continua sa lecture à voix basse, la recommença deux ou trois fois, très pale, les

cheveux littéralement dressés. Ensuite un regard rapide autour de lui, et cra cra... voilà la lettre en

mille miettes dans la corbeille à papiers; mais on pourrait l'y retrouver, ressouder tous ces bouts

ensemble, et pendant qu'il se baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle:

«Vé, Ferdinand, tu es là?

- Oui maman...» répond le malheureux corsaire, figé de peur, tout son grand corps à tâtons sur le bureau.

«Qu'est-ce que tu fais, mon trésor?

- Je fais... hé! Je fais le collyre de Mlle Tournatoire.

La maman se rendort, le pilon de l'élève un instant suspendu reprend son lent mouvement de pendule qui
berce la maison et la placette assoupies dans la fatigue de cette fin de journée d'été. Bézuquet,

maintenant, marche à grands pas devant sa porte, tour à tour rose ou vert, selon qu'il passe devant l'un ou

l'autre de ses bocaux. Il lève les bras, profère des mots hagards: «Malheureux...perdu...fatal amour...

comment le tirer de là?» et, malgré son trouble, accompagne d'un sifflement allègre la retraite des

dragons s'éloignant sous les platanes du Tour de ville.

«Hé! adieu, Bézuquet...» dit une ombre pressée dans le crépuscule couleur de cendre.

«Où allez voue donc, Pégoulade?

- Au Club, pardi!... séance de nuit... on doit parler de Tartarin et de la présidence... Il faut venir.

- Té oui! je viendrai...» répond brusquement le pharmacien travers d'une idée providentielle; il rentre,
passe sa redingote, tâte dans les poches pour s'assurer que le passe-partout s'y trouve et le casse-tête

américain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par les rues après la retraite. Puis il appelle:

«Pascalon... Pascalon...» mais pas trop fort, de peur de réveiller la vieille dame.

Presque enfant et déjà chauve, comme s'il portait tous ses cheveux dans sa barbe frisée et blonde, l'élève
Pascalon avait l'âme exaltée d'un séïde, le front en dôme, des yeux de chèvre folle, et sur ses joues

poupines les tons délicats, croustillants et dorés d'un petit pain de Beaucaire. Aux grands jours des fêtes

alpestres, c'est à lui que le Club confiait sa bannière, et l'enfant avait voué au P. C. A. une admiration

frénétique, l'adoration brûlante et silencieuse du cierge qui se consume au pied de l'autel en temps de

Pâques.

«Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si près qu'il lui enfonçait le crin de sa moustache dans
l'oreille, j'ai des nouvelles de Tartarin... Elles sont navrantes...

Et le voyant pâlir:

«Courage, enfant, tout peut encore se réparer... Différemment je te confie la pharmacie... Si l'on te
demande de l'arsenic, n'en donne pas; de l'opium, n'en donne pas non plus, ni de la rhubarbe... ne donne

rien. Si je ne suis pas rentré à dix heures, couche-toi et mets les boulons. Va!

D'un pas intrépide, il s'enfonça dans la nuit du Tour de ville, sans se retourner une fois, ce qui permit à
Pascalon de se ruer sur la corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la retourner enfin

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