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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

sa pipe entre les dents, à cinquante pas. Le vieux pousse des cris épouvantables et s'égare dans la foule
que domine son panache grelottant au-dessus des têtes serrées. Pas moins, il faut que Tartarin la loge

quelque part, cette balle. «Té, pardi! comme Tarascon...» Et l'ancien chasseur de casquettes jetant son

couvre-chef en l'air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et le traverse. «Bravo!» dit

Sonia en piquant dans la petite ouverture faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne

qui tantôt caressait sa joue.

C'est avec ce joli trophée que Tartarin remonta en voiture. La trompe sonne, le convoi s'ébranle, les
chevaux détalent à fond de train sur la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte à la

mine au bord des roches, et que des boute-roues espacés de deux mètres séparent d'un abîme de plus de

mille pieds; mais Tartarin ne voit plus le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la vallée de

Meiringen baignée d'une claire buée d'eau, avec sa rivière aux lignes droites, le lac, des villages qui se

massent dans l'éloignement et tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les nuées

ou se déplaçant aux détours du chemin, s'écartant, se découvrant connue les pièces remuées d'un décor.

Amolli de pensées tendres, le héros admire cette jolie enfant en face de lui, songe que la gloire n'est qu'un
demi-bonheur, que c'est triste de vieillir seul par trop de grandeur, comme Moïse, et que cette frileuse

fleur du Nord, transplantée dans le petit jardin de Tarascon, en égaierait la monotonie, autrement bonne à

voir et à respirer que l'éternel baobab, l'arbos gigantea, minusculement empoté. Avec ses yeux

d'enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde aussi et rêve; mais sait-on jamais à quoi

rêvent les jeunes filles?

VII. LES NUITS DE TARASCON. - OÙ EST-IL? - ANXIÉTÉ. - LES CIGALES DU COURS
REDEMANDENT TARTARIN. - MARTYRS D'UN GRAND SAINT TARASCONNAIS. - LE CLUB

DES ALPINES. - CE QUI SE PASSAIT A LA PHARMACIE DE LA PLACETTE. - A MOI,

BÉZUQUET!

«Une lettre, monsieur Bézuquet... Ça vient de Suisse, vé!... de Suisse!» criait le facteur joyeusement de
l'autre bout de la placette, agitant quelque chose en l'air et se hâtant dans le jour qui tombait.

Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa porte, bondit, saisit la lettre avec des
mains folles, l'emporta dans son antre aux odeurs variées d'élixirs et d'herbes sèches, mais ne l'ouvrit que

le facteur parti, lesté et rafraîchi d'un verre du délicieux sirop de cadavre, en récompense de la bonne

nouvelle.

Quinze jours que Bézuquet l'attendait, cette lettre de Suisse, quinze jours qu'il la guettait avec angoisse!
Maintenant, la voilà. Et rien qu'à regarder la petite écriture trapue et déterminée de l'enveloppe, le nom

du bureau de poste: «Interlaken», et le large timbre violet de «l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer», des

larmes gonflaient ses yeux, faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque o susurrait

un petit sifflotis bon enfant.

«Confidentiel. Déchirer après lecture.

Ces mots très gros en tête de la page et dans le style télégrammique de la pharmacopée «usage externe,
agiter avant de s'en servir», le troublèrent au point qu'il lut tout haut, comme on parle dans les mauvais

rêves:

«Ce qui m'arrive est épouvantable...

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