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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
dressée pour vingt couverts tout au plus. On est soixante, et l'on entend pendant cinq minutes une bousculade effroyable, des cris, des altercations véhémentes entre Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de l'aubergiste qui perd la tête comme si tous les jours à la même heure, la poste ne passait pas, et qui dépêche ses servantes, prises aussi d'un égarement chronique, excellent prétexte à ne servir que la moiti des plats inscrits sur la carte et à rendre une monnaie fantaisiste, où les sous blancs de suisse comptent pour cinquante centimes.
«Si nous déjeunions dans la voiture?...» dit Sonia que ce remue-ménage ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur fourrier c'est encore Tartarin. Certes, l'occasion s'offrait belle pour lui de se séparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a pas songé, préoccupé uniquement du déjeuner de la «petite» et de montrer à Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais débrouillard.
Quand il descend le perron de l'hôtel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau chargé d'assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque doré, Sonia bat des mains, le complimente:
«Mais comment avez-vous fait?
- Je ne sais pas.. on s'en tire, té!... Nous sommes tous comme ça Tarascon.
Oh! les minutes heureuses. Il comptera dans la vie du héros ce joli déjeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un décor d'opérette: la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels éclatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se promenant deux à deux comme des poupées.
Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses! Le ciel lui-même s'est mis de la partie, clément, doux et voilé, il pleut sans doute, mais si légèrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper le champagne suisse, dangereux pour les têtes méridionales.
Sous la véranda de l'hôtel, un quatuor tyrolien, deux géants et deux naines aux haillons éclatants et lourds, qu'on dirait échappés à la faillite d'un théâtre de foire, mêlent leurs coups de gosier: «aou... aou...» au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, bêtes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve délicieux, leur jette des poignées de sous, au grand ébahissement des villageois qui entourent le landau dételé.
«Fife le Vranze!» chevrote une voix dans la foule d'où surgit un grand vieux, vêtu d'un extraordinaire habit bleu à boutons d'argent dont les basques balaient la terre, coiffé d'un shako gigantesque en forme de baquet à choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le vieux à marcher en balançant les bras comme un équilibriste.
«Fieux soltat... carte royale... Charles tix.
Le Tarasconnais, encore aux récits de Bompard, se met à rire, et tout bas en clignant de l'oeil:
«Connu, mon vieux...» mais il lui donne quand même une pièce blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis dévissant d'un coin de sa bouche une énorme pipe en porcelaine, il lève son verre et boit la compagnie!» ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont affaire à un collègue de Bompard.
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