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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
«Ainsi, dit-elle après un long temps, ainsi vous savez qui nous sommes, moi et mes amis... Eh bien! que pensez-vous de nous? Qu'en pensent les Français?
Le héros pâlit, rougit. Il ne tenait pas à indisposer par quelques mots imprudents des gens aussi vindicatifs; d'autre part, comment pactiser avec des assassins? Il s'en tira par une métaphore:
«Différemment, mademoiselle, vous me disiez tout à l'heure que nous étions de la même confrérie, chasseurs d'hydres et de monstres, de despotes et de carnassiers... C'est donc en confrère de Saint-Hubert que je vais répondre... Mon sentiment est que, même contre les fauves, on doit se servir d'armes loyales... Notre Jules Gérard, fameux tueur de lions, employait des balles explosibles... Moi, je n'admets pas ça et ne l'ai jamais fait... Quand j'allais au lion ou la panthère, je me plantais devant la bête, face à face, avec une bonne carabine à deux canons, et pan! pan! une balle dans chaque oeil.
- Dans chaque oeil!... fit Sonia.
- Jamais je n'ai manqué mon coup.
Il affirmait, s'y croyait encore.
La jeune fille le regardait avec une admiration naïve, songeant tout haut:
«C'est bien ce qu'il y aurait de plus sûr.
Un brusque déchirement de branches, de broussailles, et le fourr s'écarta au-dessus d'eux, si vivement, si félinement, que Tartarin, la tête pleine d'aventures de chasse, aurait pu se croire à l'affût dans le Zaccar. Manilof sauta du talus, sans bruit, près de la voiture. Ses petits yeux bridés luisaient dans sa figure tout écorchée par les ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de l'eau des branches. Haletant, ses grosses mains courtes et velues appuyées à la portière, il interpella en russe Sonia qui, se tournant vers Tartarin, lui demanda d'une voix brève:
«Votre corde...vite...
- Ma...corde?... bégaya le héros.
- Vite, vite...on vous la rendra tout à l'heure.
Sans lui fournir d'autre explication, de ses petits doigts gantés elle l'aidait à se défubler de sa fameuse corde fabriquée en Avignon. Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds sous le fourré avec une élasticité de chat sauvage.
«Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'ils vont faire?... Il a l'air féroce...» murmura Tartarin n'osant dire toute sa pensée.
Féroce, Manilof! Ah! comme on voyait bien qu'il ne le connaissait pas. Nul être n'était meilleur, plus doux, plus compatissant; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d'exécuter un dangereux mandat du Comité révolutionnaire et sautant dans le traîneau qui l'attendait pour la fuite, menaçait le cocher de descendre, coûte que coûte, s'il continuait à frapper, à surmener sa bête dont la vitesse pourtant le sauvait.
Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant réfléchi toutes les vies humaines sacrifiées par ce même Manilof, aussi inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais qui ne
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