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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d'attaquer la bête, de l'abattre et de la dépecer, le
guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille recourait, penchée,

avec un petit palpitement de ses narines très attentif.

«On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l'avez-vous connu?

- Oui, dit Tartarin sans enthousiasme... C'est un garçon pas maladroit... Mais nous avons mieux que lui.

A bon entendeur, salut! puis, d'un ton de mélancolie; «Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces
chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la combler.

Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très
curieusement, son front d'homme du peuple coupé d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en

riant à ses amis.

«Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin... Nous chassons
comme vous les grands fauves.

- Té! oui, pardi... les loups, les ours blancs...

- Oui, les loups, les ours blancs et d'autres bêtes nuisibles encore...

Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui
montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.

Tout à coup, les voitures s'arrêtèrent. La route devenait plus raide et faisait à cet endroit un long circuit
pour arriver en haut du Brünig que l'on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes pic dans une

admirable forêt de hêtres. Malgré la pluie du matin, les terrains glissants et détrempés, les voyageurs,

profitant d'une éclaircie, descendaient presque tous, s'engageaient à la file dans l'étroit chemin de

«schlittage».

Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied à terre; mais Sonia, trouvant les
chemins trop boueux, s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait après les autres, un peu

retardé par son attirail, elle lui dit à mi-voix: «Restez donc, tenez-moi compagnie,» et d'une façon si

câline! Le pauvre homme en resta bouleversé se forgeant un roman aussi délicieux qu'invraisemblable

qui fit battre son vieux coeur à grands coups.

Il fut vite détrompé en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l'Italien causant
vivement à l'entrée de la schlitte, derrière Manilof et Boris déjà en marche. Le faux ténor hésitait. Un

instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se décida enfin,

et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violâtres, ces

violettes de montagnes dont la feuille est doublée de la fraîche couleur des fleurs.

Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d'autres camarades, et le convoi
échelonnait plus de quinze voitures rapprochées par la perpendiculaire, roulant à vide, silencieusement.

Tartarin, très ému, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait regarder sa voisine, tant il craignait une

parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu'il sentait tout

proche. Mais Sonia ne faisait pas attention à lui, l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des

fleurs sur le duvet de sa peau.

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