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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme!

Les autres, non plus, ne semblaient plus féroces; tous, le même rire ingénu, un peu contraint et
douloureux sur les lèvres tirées du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en

broussaille, avait des explosions d'écolier en vacances, des bouffées de gaieté exubérante.

Le troisième compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait sur le siège avec l'Italien, s'amusait
aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire à ses amis des récits que lui faisait le faux chanteur,

ses succès à l'Opéra de Pétersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames

abonnées lui avaient offertes à son départ, des boutons extraordinaires, gravés de trois notes la do

, l'adoré; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le ténor lui-même se
rengorgeait, frisait si bien sa moustache d'un air bête et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin

commençait à se demander s'il n'avait pas affaire à de simples touristes, à un vrai ténor.

Mais les voitures, toujours à fond de train, roulaient sur des ponts, longaient de petits lacs, des champs
fleuris, de beaux vergers ruisselants et déserts, car c'était dimanche et les paysans rencontrés avaient tous

leurs costumes de fête, les femmes de longues nattes et des chaînes d'argent. On commençait à gravir la

route en lacet parmi des forêts de chênes et de hêtres; peu à peu le merveilleux horizon se déroulait sur la

gauche, à chaque détour en étage, des rivières des vallées d'où montaient des clochers d'église, et tout au

fond, la cime givrée du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.

Bientôt le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage. D'un côté, des ombres profondes, chaos d'arbres
plantés en pente, tourmentés et tordus, où grondait l'écume d'un torrent; à droite, une roche immense,

surplombante, hérissée de branches jaillies de ses fentes.

On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tête levée, essayaient d'apercevoir le sommet de ce
tunnel de granit.

«Les forêts de l'Atlas!... Il semble qu'on y est...» dit gravement Tartarin; et, sa remarque passant
inaperçue, il ajouta: «Sans les rugissements du lion, toutefois.

- Vous les avez entendus, monsieur?» demanda Sonia.

Entendu le lion, lui!... Puis, avec un doux sourire indulgent: «Je suis Tartarin de Tarascon,
mademoiselle...

Et voyez un peu ces barbares? Il aurait dit: «Je m'appelle Dupont», c'eût été pour eux exactement la
même chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin.

Pourtant, il ne se vexa pas et répondit à la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur:
«Non, mademoiselle... Mon chameau, lui, tremblait la fièvre entre mes jambes; mais je visitais mes

amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de vaches... A distance, c'est à peu près le même cri,

comme ceci, té!

Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un
«Meuh...» formidable, qui s'enfla, s'étala, répercuté par l'écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent: dans

toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d'épouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil

vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et

le débordant harnachement, se demandaient une fois encore: «Quel est donc cet animal-là!

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