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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Humilié, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaient manu militari, Tartarin affectait
de ne pas les regarder, enfonçait son porte-monnaie dans sa poche calait son piolet à côté de lui avec des

mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, à croire qu'il descendait du packet de Douvres à

Calais.

«Bonjour, monsieur...» dit une voix douce déjà entendue.

Il leva les yeux, resta saisi, terrifié devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous
l'auvent du landau o s'abritait aussi un grand garçon enveloppé de châles, de couvertures, et dont on ne

voyait que le front d'une pâleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dorés comme les

tiges de ses lunettes de myope; le frère, sans doute. Un troisième personnage que Tartarin connaissait

trop celui-là, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du palais impérial.

Sonia, Manilof, quelle souricière!

C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brünig si escarpé, entouré
d'abîmes. Et le héros, par une de ces épouvantes en éclair qui montrent le danger à fond, se vit étendu sur

la pierraille d'un ravin, balancé au plus haut d'un chêne. Fuir? où, comment? Voici que les voitures

s'ébranlaient, détalaient à la file au son de la trompe, une nuée de gamins présentant aux portières des

petits bouquets d'edelweiss. Tartarin affolé eut envie de ne pas attendre, de commencer l'attaque en

crevant d'un coup d'alpenstock le cosaque assis à son côté; puis, à la réflexion, il trouva plus prudent de

s'abstenir. Évidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabités; et

peut-être aurait-il le temps de descendre. D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi

malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pâle le

regardait, intéressé, et Manilof, sensiblement radouci, s'écartait obligeamment, lui faisait poser son sac

entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur méprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de

Tartarin? Il voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commença:

«Enchanté de la rencontre, belle jeunesse... seulement, permettez-moi de me présenter... vous ignorez à
qui vous avez affaire, , tandis que je sais parfaitement qui vous êtes.

- Chut!» fit du bout de son gant de Suède, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le
siège de la voiture, à côté du conducteur, le ténor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrités sous le

même parapluie, riant, causant tous deux en italien.

Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hésitait pas:

«Connaissez-vous cet homme, au mouains?» dit-il tout bas, rapprochant sa tête du frais visage de
Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout à coup farouches et durs tandis qu'elle répondait «oui» d'un

battement de cils.

Le héros frissonna, mais comme au théâtre; cette délicieuse inquiétude d'épiderme qui vous saisit quand
l'action se corse et qu'on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement

hors d'affaire, délivré des horribles transes qui l'avaient hant toute la nuit, empêché de savourer son café

suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait à larges poumons, trouvait la

vie bonne et cette petite Russe irrésistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au

cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une élégance parfaite. Et si enfant! Enfant

par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grâce gentille dont elle étalait le châle sur les genoux

de son frère: «Es-tu bien?... Tu n'as pas froid?» Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant

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