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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

- Ah! vaï, malheur... Le premier qui m'approche, je lui fends la tête avec mon piolet.

Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s'enflamment. Mais Bompard, moins rassuré que lui,
sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s'attaque en dessous, creuse et trame. On a beau être un

lapin comme le président, allez donc vous méfier du lit d'auberge où l'on couche, de la chaise où l'on

s'assied, de la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une chute mortelle. Et les cuisines

préparées, le verre enduit d'un poison invisible.

«Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne
reculent devant rien, je vous dis.

- Alors, quoi? Je suis fichu!» gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon:

«Conseillez-moi, Gonzague.

Après une minute de réflexion, Bompard lui trace son programme. Partir le lendemain de bonne heure,
traverser le lac, le col du Brünig, coucher le soir à Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite

Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau! Puis, en route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se

retourner.

«Je partirai demain, Gonzague...» fait le héros d'une voix mâle avec un regard d'effroi au mystérieux
horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble recéler pour lui toutes les trahisons dans son calme

glacé de pâles reflets...

VI. LE COL DU BRUNIG. - TARTARIN TOMBE AUX MAINS DES NIHILISTES. -
DISPARITION D'UN TÉNOR ITALIEN ET D'UNE CORDE FABRIQUÉE EN AVIGNON. -

NOUVEAUX EXPLOITS DU CHASSEUR DE CASQUETTES. - PAN! PAN!

«Mondez... mondez donc!

- Mais où, qué diable, faut-il que je monte? tout est plein... Ils ne veulent de moi nulle part...

C'était à la pointe extrême du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage d'Alpnach, humide, infiltré comme
un delta, où les voitures de la poste s'organisent en convoi et prennent les voyageurs à la descente du

bateau pour leur faire traverser le Brünig.

Une pluie fine, en pointes d'aiguilles, tombait depuis le matin; et le bon Tartarin, empêtré de son
fourniment, bousculé par les postiers, les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant

comme cette homme-orchestre de nos fêtes foraines, dont chaque mouvement met en branle un triangle,

une grosse caisse, un chapeau chinois, des cymbales. A toutes les portières l'accueillait le même cri

d'effroi, le même «Complet!» rébarbatif grogné dans tous les dialectes, le même hérissement en boule

pour tenir le plus de place possible et empêcher de monter un si dangereux et retentissant compagnon.

Le malheureux suait, haletait, répondait par des «Coquin de bon sort! et des gestes désespérés à la
clameur impatience du convoi: «En route! - All right! - Andiamo! - Vorwärtz!» Les chevaux piaffaient,

les cochers juraient. À la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s'en

mêla lui-même, et, ouvrant de force la portière d'un landau à demi couvert, poussa Tartarin, le hissa

comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour son

trinkgeld.

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