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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

- On ne sait pas... Peut-être...» dit Bompard qui semble prendre la chose plus sérieusement que lui. Il
s'informe si Tartarin, pendant son séjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un mot de

trop.

«Ah! vaï, un mot de trop! Est-ce qu'on ouvre seulement la bouche avec tous ces Anglais,
Allemands, muets comme des carpes sous prétexte de bonne tenue!

A la réflexion, pourtant; il se souvient d'avoir rivé son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un
certain Mi... Milanof.

«Manilof, corrige Bompard.

- Vous le connaissez?... De vous à moi, je crois que ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe...

- Oui, Sonia... murmure Bompard soucieux...

- Vous la connaissez aussi? Ah! mon ami, la perle fine, le joli petit perdreau gris!

- Sonia de Wassilief... C'est elle qui a tué d'un coup de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le
président du Conseil de guerre qui avait condamné son frère à la déportation perpétuelle.

Sonia assassin! cette enfant, cette blondinette... Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne
des détails sur l'aventure, du reste bien connue. Depuis deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris,

échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue; et, tout l'été, elle le promène au bon air dans

la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, escortés d'amis qui sont tous des exilés, des

conspirateurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, ayant encore quelque fortune, sont à la tête

du parti nihiliste avec Bolibine, l'assassin du préfet de police, et ce Manilof qui, l'an dernier, a fait sauter

le palais d'hiver.

«Boufre! dit Tartarin, on a de drôles de voisins au Rigi.

Mais en voilà bien d'une autre. Bompard ne ne va-t-il pas s'imaginer que la fameuse lettre est venue de
ces jeunes gens; il reconnaît l les procédés nihilistes. Le czar, tous les matins, trouve de ces

avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette...

«Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces menaces? Qu'est-ce que je leur ai fait?

Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion.

«Un espion, moi!

- oui!» Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, à Lausanne, Genève, la Russie entretient à
grands frais une nombreuse surveillance; depuis quelque temps même, elle a engagé l'ancien chef de la

police impériale française avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exilés russes, se

servent de mille déguisements pour les surprendre. La tenue de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il

n'en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents.

«Coquin de sort! vous m'y faites penser, dit Tartarin... ils avaient tout le temps sur leurs talons un sacré
ténor italien... Ce doit être un mouchard bien sûr... Différemment, qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

- Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens là, puisqu'on vous prévient qu'il vous
arriverait malheur.

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