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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

- Pourquoi? fit le héros avec une grande douceur... Je le dis, parce que cela est...

Et tranquillement, sans pose, il avoua l'impression que lui avait faite le dessin de Doré, cette catastrophe
du Cervin restée dans ses yeux. Il craignait des périls pareils; et c'est ainsi qu'entendant parler d'un guide

extraordinaire, capable de les lui éviter, il était venu se confier à lui.

Du ton le plus naturel, il ajouta:

«Vous n'avez jamais été guide, n'est-ce pas, Gonzague?

- Hé! si, répondit Bompard en souriant... Seulement je n'ai pas fait tout ce que j'ai raconté...

- Bien entendu!» approuva Tartarin.

Et l'autre entre ses dents:

«Sortons un moment sur la route, nous serons plus libres pour causer.

La nuit venait, un souffle tiède, humide, roulait des flocons noirs sur le ciel où le couchant avait laissé de
vagues poussières grises. Ils allaient à mi-côte, dans la direction de Fluelen, croisant des ombres muettes

de touristes affamés qui rentraient à l'hôtel, ombres eux-mêmes, sans parler, jusqu'au long tunnel qui

coupe la route, ouvert de baies en terrasse du côté du lac.

«Arrêtons-nous ici...» entonna la voix creuse de Bompard, qui résonna sous la voûte comme un coup de
canon. Et assis sur le parapet, ils contemplèrent l'admirable vue du lac, des dégringolades de sapins et de

hêtres, noirs, serrés, en premier plan, derrière, des montagnes plus hautes, aux sommets en vagues, puis

d'autres encore d'une confusion bleuâtre comme des nuées; au milieu la traînée blanche, peine visible,

d'un glacier figé dans les creux, qui tout à coup s'illuminait de feux irisés, jaunes, rouges, verts. On

éclairait la montagne de flammes de bengale.

De Fluelen, des fusées montaient, s'égrenaient en étoiles multicolores, et des lanternes vénitiennes
allaient, venaient sur le lac dont les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique et des gens de

fête.

Un vrai décor de féerie dans l'encadrement des murs de granit, réguliers et froids, du tunnel.

«Quel drôle de pays, pas moins, que cette Suisse...» s'écria Tartarin.

Bompard se mit à rire.

«Ah! vaï, la Suisse... D'abord, il n'y en a pas de Suisse!

V. CONFIDENCES SOUS UN TUNNEL

«La Suisse, à l'heure qu'il est, vé! monsieur Tartarin, n'est plus qu'un vaste Kursaal, ouvert de
juin en septembre, un casino panoramique, où l'on vient se distraire des quatre parties du monde et

qu'exploite une compagnie richissime à centaines de millions de milliasses, qui a son siège à Genève et à

Londres. Il en fallait de l'argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout ce

territoire, lacs, forêts, montagnes et cascades, entretenir un peuple d'employés, de comparses, et sur les

plus hautes cimes installer des hôtels mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones!...

- C'est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle le Rigi.

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