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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

- Yes... lovely...

- Exquis, délicieux...

On se serait cru chez le pâtisser.

Brusquement une voix éclata, déchira d'une sonnerie de trompette le silence recueilli:

«Mal épaulé, je vous dis... Cette arbalète n'est pas en place...

On se figure la stupeur du peintre en face de l'exorbitant alpiniste qui, le pic en main, le piolet sur
l'épaule, risquant d'assommer quelqu'un à chacune de ses voltes nombreuses, lui démontrait par A + B

que le mouvement de son Guillaume Tell n'était pas juste.

«Et je m'y connais, au mouains... Je vous prie de le croire...

- Vous êtes?

- Comment! qui je suis?...» fit le Tarasconnais tout à fait vexé. Ce n'était donc pas devant lui que la porte
avait cédé; et redressant sa taille: «Allez demander mon nom aux panthères du Zaccar, aux lions de

l'Atlas, ils vous répondront peut-être.

Il y eut une reculade, un effarement général.

«Mais, enfin, demanda le peintre, en quoi mon mouvement n'est-il pas juste?

- Regardez-moi, té!

Tombant en arrêt d'un double coup de talon qui fit fumer les planches, Tartarin, épaulant son piolet en
arbalète, se campa.

«Superbe! Il a raison... Ne bougez plus...

Puis au famulus: «Vite, un carton, du fusain.

Le fait est que le Tarasconnais était à peindre, trapu, le dos rond, la tête inclinée dans le passe-montagne
en mentonnière de casque et son petit oeil flamboyant qui visait le famulus épouvanté.

Imagination, ô magie! Il se croyait sur la place d'Altorf, en face de son enfant, lui qui n'en avait jamais
eu; une flèche dans le goulot de son arbalète, une autre à sa ceinture pour percer le coeur du tyran. Et sa

conviction devenait si forte qu'elle se communiquait autour de lui.

«C'est Guillaume Tell!...» disait le peintre, accroupi sur un escabeau, poussant son croquis d'une main
fiévreuse: «Ah! monsieur, que ne vous ai-je connu plus tôt! vous m'auriez servi de modèle...

- Vraiment! vous trouvez quelque ressemblance?...» fit Tartarin flatté, sans déranger la pose.

Oui, c'est bien ainsi que l'artiste se représentait son héros.

«La tête aussi?

- Oh! la tête peu importe...» Le peintre s'écartait, regardait son croquis: «Un masque viril, énergique, c'est
tout ce qu'il faut, puisqu'on ne sait rien de Guillaume Tell et que probablement il n'a jamais existé.

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