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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

connaissance, le membre du Jockey avec sa nièce (hum! hum!...), l'académicien Astier-Réhu et le
professeur Schwanthaler, ces deux implacables ennemis condamnés à vivre côte à côte, pendant un mois,

rivés au même itinéraire d'un voyage circulaire Cook, d'autres encore; mais aucun de ces illustres

Pruneaux ne voulait reconnaître le Tarasconnais, que son passe-montagne, ses outils de fer, ses cordes en

sautoir distinguaient cependant, poinçonnaient d'une façon toute particulière. Tous semblaient honteux

du bal de la veille, de l'entraînement inexplicable où les avait jetés la fougue de ce gros homme.

Seule, Mme Schwanthaler était venue vers son danseur, avec sa mine toute rose et riante de petite fée
boulotte, et, prenant sa jupe deux doigts comme pour esquisser un pas de menuet: «Ballir... dantsir... très

choli...» disait la bonne dame. Était-ce un souvenir qu'elle évoquait, ou la tentation de tourner encore en

mesure? C'est qu'elle ne le lâchait pas, et Tartarin, pour échapper à son insistance, remontait sur le pont,

aimant mieux se tremper jusqu'aux os que d'être ridicule.

Et il en tombait, et le ciel était sale! Pour achever de l'assombrir, toute une bande de «l'Armée du Salut»
qu'on venait de prendre Beckenried, une dizaine de grosses filles à l'air hébété, en robe bleu marine et

chapeaux Greenaway, se groupait sous trois énormes parapluies rouges et chantait des versets,

accompagnés sur l'accordéon par un homme, une espèce de David-la-Gamme, long, décharné, les yeux

fous.

Ces voix aiguës, molles, discordantes comme des cris de mouettes, roulaient, se traînaient à travers la
pluie, la fumée noire de la machine que le vent rabattait. Jamais Tartarin n'avait entendu rien de si

lamentable.

A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs gonflées de petites brochures pieuses;
et presque aussitôt que l'accordéon et les chants de ces pauvres larves eurent cessé, le ciel se débrouilla,

laissa voir quelques morceaux de bleu.

Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserré entre de hautes montagnes sauvages et, sur la
droite, au pied du Seelisberg, les touristes se montraient le champ de Grütli, où Melchtal, Fürst et

Stauffacher firent le serment de délivrer leur patrie.

Tartarin, très ému, se découvrit religieusement sans prendre garde la stupeur environnante, agita même sa
casquette en l'air par trois fois, pour rendre hommage au mânes des héros. Quelques passagers s'y

trompèrent, et, poliment, lui rendirent son salut.

Enfin la machine poussa un mugissement enroué, répercuté d'un écho l'autre de l'étroit espace. L'écriteau
qu'on accrochait sur le pont chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour varier les

contredanses, annonça Tellsplatte.

On arrivait.

La chapelle est située à cinq minutes du débarcadère, tout au bord du lac, sur la roche même où
Guillaume Tell sauta, pendant la tempête, de la barque de Gessler. Et c'était pour Tartarin une émotion

délicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du circulaire Cook, de fouler ce sol

historique, de se rappeler, de revivre les principaux épisodes du grand drame qu'il connaissait comme sa

propre histoire.

De tout temps, Guillaume Tell avait été un type. Quand, à la pharmacie Bézuquet, on jouait aux
préférences et que chacun écrivait sous pli cacheté le poète, l'arbre, l'odeur, le héros, la femme qu'il

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