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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

d'un névé, les bras jetés, les mains qui tâtent, se cramponnent, cherchent la corde rompue qui tenait ce
collier de vies et ne sert qu'à les entraîner mieux vers la mort, vers le gouffre où le tas va tomber

pêle-mêle avec les cordes, les piolets, les voiles verts, tout le joyeux attirail d'ascension devenu

soudainement tragique.

«Mâtin!» fit le Tarasconnais parlant tout haut dans son épouvante.

Un maître d'hôtel fort poli entendit son exclamation et crut devoir le rassurer. Les accidents de ce genre
devenaient de plus en plus rares; l'essentiel était de ne pas faire d'imprudence et, surtout, de se procurer

un bon guide.

Tartarin demanda si on pourrait lui en indiquer un, là, de confiance... Ce n'est pas qu'il eût peur, mais cela
vaut toujours mieux d'avoir quelqu'un de sûr.

Le garçon réfléchit, l'air important, tortillant ses favoris: «De confiance... Ah! si monsieur m'avait dit ça
plus tôt, nous avions ce matin un homme qui aurait bien été l'affaire... le courrier d'une famille

péruvienne...

- Il connaît la montagne? fit Tartarin d'un air entendu.

- Oh! monsieur, toutes les montagnes... de Suisse, de Savoie, du Tyrol, de l'Inde, du monde entier, il les a
toutes faites, il les sait par coeur et vous les raconte, c'est quelque chose!... Je crois qu'on le déciderait

facilement... Avec un homme comme celui-là, un enfant irait partout sans danger.

- Où est-il? où pourrais-je le trouver?

- Au Kaltbad, monsieur, où il prépare les chambres de ses voyageurs... Nous allons téléphoner.

Un téléphone, au Rigi!

Ça, c'était le comble. Mais Tartarin ne s'étonnait plus.

Cinq minutes après, le garçon revint, rapportant la réponse.

Le courrier des Péruviens venait de partir pour la Tellsplatte, où il passerait certainement la nuit.

Cette Tellsplatte est une chapelle commémorative, un de ces pèlerinages en l'honneur de Guillaume Tell
comme on en trouve plusieurs en Suisse. On s'y rendait beaucoup pour voir les peintures murales qu'un

fameux peintre bâlois achevait d'exécuter dans la chapelle...

Par le bateau, il ne fallait guère plus d'une heure, une heure et demie, Tartarin n'hésita pas. Cela lui ferait
perdre un jour, mais il se devait de rendre cet hommage à Guillaume Tell, pour lequel il avait une

prédilection singulière, et puis, quelle chance s'il pouvait saisir ce guide merveilleux, le décider à faire la

Jungfrau avec lui.

En route, zou!...

Il paya vite sa note où le coucher et le lever du soleil étaient comptés à part ainsi que la bougie et le
service, et, toujours précéd de ce terrible bruit de ferraille qui semait la surprise et l'effroi sur son

passage, il se rendit à la gare, car redescendre le Rigi pied, comme il l'avait monté, c'était du temps perdu

et, vraiment, faire trop d'honneur à cette montagne artificielle.

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