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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Ébloui, il relut deux ou trois fois sans comprendre. A qui, à quoi prendre garde? Comment cette lettre
était-elle venue là? Évidemment pendant son sommeil, car il ne l'avait pas aperçue au retour de sa

promenade aurorale. Il sonna la fille de service, une grosse face blafarde et plate, trouée de petite vérole,

un vrai pain de gruyère, dont il ne put rien tirer d'intelligible sinon qu'elle était de «pon famille» et

n'entrait jamais dans les chambres pendant que les messieurs ils y étaient.

«Quelle drôle de chose, pas moins!» disait Tartarin tournant et retournant sa lettre, très impressionné. Un
moment le nom de Costecalde lui traversa l'esprit: Costecalde instruit de ses projets d'ascension et

essayant de l'en détourner par des manoeuvres, des menaces. A la réflexion, cela lui parut

invraisemblable, il finit par se persuader que cette lettre était une farce... peut-être les petites misses qui

lui riaient au nez de si bon coeur... elles sont si libres, ces jeunes filles anglaises et américaines!

Le second coup sonnait. Il cacha la lettre anonyme dans sa poche: «Après tout, nous verrons bien...» Et la
moue formidable dont il accompagnait cette réflexion indiquait l'héroïsme de son âme.

Nouvelle surprise en se mettant à table. Au lieu de sa jolie voisine «qu'amour frise en or», il aperçut le
cou de vautour d'une vieille dame anglaise dont les grands repentirs époussetaient la nape. On disait tout

près de lui que la jeune demoiselle et sa société étaient parties par un des premiers trains du matin.

«Cré nom! je suis floué...» fit, tout haut, le ténor italien qui, la veille, signifiait si brusquement à Tartarin
qu'il ne comprenait pas le français. Il l'avait donc appris pendant la nuit! Le ténor se leva, jeta sa serviette

et s'enfuit, laissant le méridional complètement anéanti.

Des convives de la veille, il ne restait plus que lui. C'est toujours ainsi, au Rigi-Kulm, où l'on ne séjourne
guère que vingt-quatre heures. D'ailleurs le décor était invariable, les compotiers en files séparant les

factions. Mais ce matin, les Riz triomphaient en grand nombre, renforcés d'illustres personnages, et les

Pruneaux, comme on dit, n'en menaient pas large.

Tartarin, sans prendre parti pour les uns ni pour les autres, monta dans sa chambre avant les
manifestations du dessert, boucla son sac et demanda sa note; il en avait assez du Regina montium et de

sa table d'hôte de sourds-muets.

Brusquement repris de sa folie alpestre au contact du piolet, des crampons et des cordes dont il s'était
réaffublé, il brûlait d'attaquer une vraie montagne, au sommet dépourvu d'ascenseur et de photographie

en plein vent. Il hésitait encore entre le Finsteraarhorn plus élevé et la Jungfrau plus célèbre, dont le joli

nom de virginale blancheur le ferait penser plus d'une fois à la petite Russe.

En ruminant ces alternatives, pendant qu'on préparait sa note, il s'amusait à regarder, dans l'immense hall
lugubre et silencieux de l'hôtel, les grandes photographies coloriées accrochées aux murailles,

représentant des glaciers, des pentes neigeuses, des passages fameux et dangereux de la montagne: ici,

des ascensionnistes à la file, comme des fourmis en quête, sur une arête de glace tranchante et bleue; plus

loin une énorme crevasse aux parois glauques en travers de laquelle on a jeté une échelle que franchit une

dame sur les genoux, puis un abb relevant sa soutane.

L'alpiniste de Tarascon, les deux mains sur son piolet, n'avait jamais eu l'idée de difficultés pareilles; il
faudrait passer là, pas moins!... Tout à coup, il pâlit affreusement.

Dans un cadre noir, une gravure, d'après le dessin fameux de Gustave Doré, reproduisait la catastrophe
du mont Cervin: Quatre corps humains à plat ventre ou sur le dos, dégringolant la pente presque à pic

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