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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

- Ah! vous êtes chasseur?

Elle dit cela avec un accent railleur, incrédule. Tartarin n'aurait eu qu'à se nommer pour la convaincre,
mais, comme tous les porteurs de noms illustres, il gardait une discrétion, une coquetterie; et, voulant

graduer la surprise:

«Je suis chasseur, effétivemain...

Elle continua sur le même ton d'ironie:

«Et quel gibier chassez-vous donc, de préférence?

- Les grands carnassiers, les grands fauves... fit Tartarin, croyant l'éblouir.

- En trouvez-vous beaucoup sur le Rigi?

Toujours galant et à la riposte, le Tarasconnais allait répondre que, sur le Rigi, il n'avait rencontré que
des gazelles, quand sa réplique fut coupée par l'approche de deux ombres qui appelaient.

«Sonia... Sonia...

- J'y vais...» dit-elle; et se tournant vers Tartarin dont les yeux, faits à l'obscurité, distinguaient sa pâle et
jolie figure sous une mantille en manola, elle ajouta, sérieuse cette fois:

«Vous faites un chasse dangereuse, mon bonhomme... prenez garde d'y laisser vos os...

Et, tout de suite, elle disparut dans le noir avec ses compagnons.

Plus tard l'intonation menaçante qui soulignait ces paroles devait troubler l'imagination du méridional;
mais, ici, il fut seulement vex de ce mot de «bonhomme» jeté à son embonpoint grisonnant et du brusque

départ de la jeune fille juste au moment où il allait se nommer, jouir de sa stupéfaction.

Il fit quelques pas dans la direction où le groupe s'éloignait, entendit une rumeur confuse, les toux, les
éternuements des touristes attroupés qui attendaient avec impatience le lever du soleil, quelques-uns des

plus braves grimpés sur un petit belvédère dont les montants, ouatés de neige, se distinguaient en blanc

dans la nuit finissante.

Une lueur commençait à éclaircir l'Orient, saluée d'un nouvel appel de cor des Alpes et de ce «ah!»
soulagé que provoque au théâtre le troisième coup pour lever le rideau. Mince comme la fente d'un

couvercle, elle s'étendait, cette lueur, élargissait l'horizon; mais en même temps montait de la vallée un

brouillard opaque et jaune, une buée plus pénétrante et plus épaisse à mesure que le jour venait. C'était

comme un voile entre la scène et les spectateurs.

Il fallait renoncer aux gigantesques effets annoncés sur les Guides. En revanche, les tournures
hétéroclites des danseurs de la veille arrachés au sommeil se découpaient en ombres chinoises, falotes et

cocasses; des châles, des couvertures, jusqu'à des courtines de lit les recouvraient. Sous des coiffures

variées, bonnets de soie ou de coton, capelines, toques, casquettes à oreilles, c'étaient des faces effarées,

bouffies, des têtes de naufragés perdus sur un îlot en pleine mer et guettant une voile au large de tous

leurs yeux écarquillés.

Et rien, toujours rien!

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