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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

rémouleur. A chaque instant, il regardait la boussole en breloque à son large cordon de montre; mais, soit
l'altitude ou les variations de la température, l'aiguille semblait affolée. Et nul moyen de s'orienter avec

l'épais brouillard jaune empêchant de voir à dix pas, traversé depuis un moment d'un verglas fourmillant

et glacial qui rendait la montée de plus en plus difficile.

Tout à coup il s'arrêta, le sol blanchissait vaguement devant lui... Gare les yeux!...

Il arrivait dans la région des neiges...

Tout de suite il tira ses lunettes de leur étui, les assujettit solidement. La minute était solennelle. Un peu
ému, fier tout de même, il sembla à Tartarin que, d'un bond, il s'était élevé de 1.000 mètres vers les cimes

et les grands dangers.

Il n'avança plus qu'avec précaution, rêvant des crevasses et des rotures dont lui parlaient ses livres et,
dans le fond de son coeur, maudissant les gens de l'auberge qui lui avaient conseillé de monter tout droit

et sans guides. Au fait, peut-être s'était-il trompé de montagne! Plus de six heures qu'il marchait, quand le

Rigi ne demandait que trois heures. Le vent soufflait, un vent froid qui faisait tourbillonner la neige dans

la brume crépusculaire.

La nuit allait le surprendre. Où trouver une hutte, seulement l'avancée d'une roche pour s'abriter? Et tout
à coup il aperçut devant lui, sur le terre-plein sauvage et nu, une espèce de chalet en bois, bandé d'une

pancarte aux lettres énormes qu'il déchiffra péniblement: «PHO...TO...GRA...PHIE DU

RI...GI...KULM». En même temps, l'immense hôtel aux trois cents fenêtres lui apparaissait un peu plus

loin entre les lampadaires de fête qui s'allumaient dans le brouillard.

III. UNE ALERTE SUR LE RIGI. - -DU SANG-FROID! DU SANG-FROID! - LE COR DES
ALPES. - -CE QUE TARTARIN TROUVE A SA GLACE EN SE RÉVEILLANT. - -PERPLEXITÉ. -

-ON DEMANDE UN GUIDE PAR LE TÉLÉPHONE.

«Quès aco?... Qui vive?...» fit le Tarasconnais l'oreille tendue, les yeux écarquillés dans les
ténèbres.

Des pas couraient par tout l'hôtel, avec des claquements de portes, des souffles haletants, des cris:
«Dépêchez-vous!» tandis qu'au dehors sonnaient comme des appels de trompe et que de brusques

montées de flammes illuminaient vitres et rideaux.

Le feu!...

D'un bond il fut hors du lit, chaussé, vêtu, dégringolant l'escalier où le gaz brûlait encore et que
descendait tout un essaim bruissant de misses coiffées à la hâte, serrées dans des châles verts,

des fichus de laine rouge, tout ce qui leur était tombé sous la main en se levant.

Tartarin, pour se réconforter lui-même et rassurer ces demoiselles, criait en se précipitant et bousculant
tout le monde: «Du sang-froid! du sang-froid!» avec une voix de goéland, blanche, éperdue, une de ces

voix comme on en a dans les rêves, à donner la chair de poule aux plus braves. Et comprenez-vous ces

petites misses qui riaient en le regardant, semblaient le trouver très drôle. On n'a aucune notion

du danger, à cet âge!

Heureusement, le vieux diplomate venait derrière elles, très sommairement vêtu d'un pardessus que
dépassaient des caleçons blancs et des bouts de cordonnets.

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