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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Les deux Tartarin, garenne et choux, se révoltèrent en même temps l'idée de monter dans cette hideuse
mécanique. L'un trouvait ridicule cette façon de grimper les Alpes en ascenseur; quant à l'autre, ces ponts

aériens que traversait la voie avec la perspective d'une chute de mille mètres au moindre déraillement, lui

inspiraient toutes sortes de réflexions lamentables que justifiait la présence du petit cimetière de Vilznau,

dont les tombes blanches se serraient, tout au bas de la pente, comme du linge étalé dans la cour d'un

lavoir. Évidemment ce cimetière est là par précaution, et pour qu'en cas d'accident les voyageurs se

trouvent tout portés.

«Allons-y de mon pied, se dit le vaillant Tarasconnais, ça m'exercera... zou!

Et le voilà parti, tout préoccupé de la manoeuvre de son alpenstock en présence du personnel de l'auberge
accouru sur la porte et lui criant pour sa route des indications qu'il n'écoutait pas. Il suivit d'abord un

chemin montant, pavé de gros cailloux inégaux et pointus comme une ruelle du Midi, et bordé de rigoles

en sapin pour l'écoulement des eaux de pluie.

A droite et à gauche, de grands vergers, des prairies grasses et humides traversées de ces mêmes canaux
d'irrigation en troncs d'arbres. Cela faisait un long clapotis du haut en bas de la montagne, et chaque fois

que le piolet de l'Alpiniste accrochait au passage les branches basses d'un chêne ou d'un noyer, sa

casquette crépitait comme sous une pomme d'arrosoir.

«Diou! que d'eau!» soupirait l'homme du Midi. Mais ce fut bien pis quand, le cailloutis du
chemin ayant brusquement cessé, il dut barboter à même le torrent, sauter d'une pierre à l'autre pour ne

pas tremper ses guêtres. Puis l'ondée s'en mêla, pénétrante, continue, semblant froidir à mesure qu'il

montait. Quand il s'arrêtait pour reprendre haleine, il n'entendait plus qu'un vaste bruit d'eau où il était

comme noyé, et il voyait en se retournant les nuages rejoindre le lac en fines et longues baguettes de

verre au travers desquelles les chalets de Vitznau luisaient comme des joujoux frais vernissés.

Des hommes, des enfants passaient près de lui la tête basse, le dos courbé sous la même hotte en bois
blanc contenant des provisions pour quelque villa ou pension dont les balcons découpés s'apercevaient

mi-côte. «Rigi-Kulm?» demandait Tartarin pour s'assurer qu'il était bien dans la direction; mais son

équipement extraordinaire, surtout le passe-montagne en tricot qui lui masquait la figure, jetaient l'effroi

sur sa route, et tous, ouvrant des yeux ronds, pressaient le pas sans lui répondre.

Bientôt ces rencontres devinrent rares; le dernier être humain qu'il aperçut était une vieille qui lavait son
linge dans un tronc d'arbre, à l'abri d'un énorme parapluie rouge planté en terre.

«Rigi-Kulm?» demanda l'Alpiniste.

La vieille leva vers lui une face idiote et terreuse, avec un goitre qui lui ballait dans le cou, aussi gros que
la sonnaille rustique d'une vache suisse: puis, après l'avoir longuement regardé, elle fut prise d'un rire

inextinguible qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles, bridait de rides ses petits yeux, et chaque fois

qu'elle les rouvrait, la vue de Tartarin planté, devant elle, le piolet sur l'épaule, semblait redoubler sa joie.

«Tron de l'air! gronda le Tarasconnais, elle a de la chance d'être femme...» et, tout bouffant de
colère, il continua sa route, s'égara dans une sapinière, où ses bottes glissaient sur la mousse ruisselante.

Au delà, le paysage avait changé. Plus de sentiers, d'arbres ni de pâturages. Des pentes mornes dénudées,
de grands éboulis de roche qu'il escaladait sur les genoux de peur de tomber; des fondrières pleines d'une

boue jaune qu'il traversait lentement, tâtant devant lui avec l'alpenstock, levant le pied comme un

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