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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

ethnographiques entassées dans sa petite maison, soigneusement époussetées et conservées avec un ordre
admirable;

«Au Club des Alpines, le baobab (arbor gigantea), pour figurer sur la cheminée de la salle des séances;

«A Bravida, ses carabines, revolvers, couteaux de chasse, kriss malais, tomahawks et autres pièces
meurtrières;

«A Excourbaniès, toutes ses pipes, calumets, narghilés, pipettes fumer le kif et l'opium;

A Costecalde, - oui, Costecalde lui-même avait son legs! - les fameuses flèches empoisonnées (N'y
touchez pas)

Peut-être y avait-il sous ce don le secret espoir que le traître se blesse et qu'il en meure; mais rien de
pareil n'émanait du testament, fermé sur ces paroles d'une divine mansuétude:

«Je prie mes chers alpinistes de ne pas oublier leur président... je veux qu'ils pardonnent à mon ennemi
comme je lui pardonne, et pourtant c'est bien lui qui a causé ma mort...

Ici, Tartarin fut obligé de s'arrêter, aveuglé d'un grand flot de larmes. Pendant une minute, il se vit
fracassé, en lambeaux, au pied d'une haute montagne, ramassé dans une brouette et ses restes informes

rapportés à Tarascon. O puissance de l'imagination provençale! il assistait à ses propres funérailles,

entendait les chants noirs, les discours sur sa tombe: «Pauvre Tartarin, péchère!...» Et, perdu dans

la foule de ses amis, il se pleurait lui-même.

Mais, presque aussitôt, la vue de son cabinet plein de soleil, tout reluisant d'armes et de pipes alignées, la
chanson du petit filet d'eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses. Différemment, pourquoi

mourir? pourquoi partir même? Qui l'y obligeait, quel sot amour-propre? risquer la vie pour un fauteuil

présidentiel et pour trois lettres!...

Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que l'autre. Au bout de cinq minutes, le testament était
fini, paraphé, scellé d'un énorme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers préparatifs de départ.

Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomphé du Tartarin de choux. Et l'on pouvait dire du héros
tarasconnais ce qu'il a été dit de Turenne: «Son corps n'était pas toujours prêt à aller à la bataille, mais sa

volonté l'y menait malgré lui.

Le soir de ce même jour, comme le dernier coup de dix heures sonnait au jacquemart de la maison de
ville, les rues déjà désertes, agrandies, à peine ça et là un heurtoir retardataire, de grosses voix étranglées

de peur se criant dans le noir: «Bonne nuit, au mouain ...» avec une brusque retombée de porte,

un passant se glissait dans la ville éteinte où rien n'éclairait plus la façade des maisons que les réverbères

et les bocaux teintés de rosé et de vert de la pharmacie Bézuquet se projetant sur la placette avec la

silhouette du pharmacien accoudé à son bureau et dormant sur le Codex. Un petit acompte qu'il prenait

ainsi chaque soir, de neuf à dix, afin, disait-il, d'être plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses services.

Entre nous, c'était là une simple tarasconnade, car on ne le réveillait jamais et, pour dormir plus

tranquille, il avait coup lui-même le cordon de la sonnette de secours.

Subitement, Tartarin entra, chargé de couvertures, un sac de voyage la main, et si pâle, si décomposé,
que le pharmacien, avec cette fougueuse imagination locale dont l'apothicairerie ne le gardait pas, crut à

quelque aventure effroyable et s'épouvanta: «Malheureux!... qu'y a-t-il?... vous êtes empoisonné?... Vite,

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