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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
«cheminées, couloirs, moulins, névés, séracs, moraine, rotures», sans savoir bien précisément ce qu'elles signifiaient.
La nuit, ses rêves s'effrayèrent de glissades interminables, de brusques chutes dans des crevasses sans fond. Les avalanches le roulaient, des arêtes de glace embrochaient son corps au passage; et longtemps après le réveil et le chocolat du matin qu'il avait l'habitude de prendre au lit, il gardait l'angoisse et l'oppression de son cauchemar; mais cela ne l'empêchait pas, une fois debout, de consacrer sa matinée à de laborieux exercices d'entraînement.
Il y a tout autour de Tarascon un cours planté d'arbres qui, dans le dictionnaire local, s'appelle «le Tour de ville». Chaque dimanche, l'après-midi, les Tarasconnais, gens de routine malgré leur imagination, font leur tour de ville, et toujours dans le même sens. Tartarin s'exerça à le faire huit fois, dix fois dans la matinée, et souvent même à rebours. Il allait, les mains derrière le dos, petits pas de montagne, lents et sûrs, et les boutiquiers, effarés de cette infraction aux habitudes locales, se perdaient en suppositions de toutes sortes.
Chez lui, dans son jardinet exotique, il s'accoutumait à franchir les crevasses en sautant par-dessus le bassin où quelques cyprins nageaient parmi des lentilles d'eau; à deux reprises il tomba et fut obligé de se changer. Ces déconvenues l'excitaient et, sujet au vertige, il longeait l'étroite maçonnerie du bord, au grand effroi de la vieille servante qui ne comprenait rien à toutes ces manigances.
En même temps, il commandait en Avignon, chez un bon serrurier, des crampons système Whymper pour sa chaussure, un piolet système Kennedy; il se procurait aussi une lampe à chalumeau, deux couvertures imperméables et deux cents pieds d'une corde de son invention, tressée avec du fil de fer.
L'arrivage de ces différents objets, les allées et venus mystérieuses que leur fabrication nécessita, intriguèrent beaucoup les Tarasconnais; on disait en ville: «le président prépare un coup. Mais, quoi? Quelque chose de grand, bien sûr, car selon la belle parole du brave et sentencieux commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, lequel ne parlait que par apophtegmes: «L'aigle ne chasse pas les mouches.
Avec ses plus intimes, Tartarin demeurait impénétrable; seulement, aux séances du Club, on remarquait le frémissement de sa voix et ses regards zébrés d'éclairs lorsqu'il adressait la parole à Costecalde, cause indirecte de cette nouvelle expédition dont s'accentuaient, mesure qu'elle se faisait plus proche, les dangers et les fatigues. L'infortuné ne se les dissimulait pas et même les considérait tellement en noir, qu'il crut indispensable de mettre ordre à ses affaires, d'écrire ces volontés suprêmes dont l'expression coûte tant aux Tarasconnais, épris de vie, qu'ils meurent presque tous intestat.
Oh! par un matin de juin rayonnant, un ciel sans nuage, arqué, splendide, la porte de son cabinet ouverte sur le petit jardin propret, sablé, où les plantes exotiques découpaient leurs ombres lilas immobiles, où le jet d'eau tintait sa note claire parmi les cris joyeux des petits Savoyards jouant à la marelle devant la porte, voyez-vous Tartarin en babouches, larges vêtements de flanelle, l'aise, heureux, une bonne pipe, lisant tout haut à mesure qu'il écrivait:
«Ceci est mon testament.
Allez, on a beau avoir le coeur bien en place, solidement agrafé, ce sont là de cruelles minutes. Pourtant, ni sa main ni sa voix ne tremblèrent, pendant qu'il distribuait à ses concitoyens toutes les richesses
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