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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

toujours lui! Et lentement, sourdement, comme un termite introduit dans le bois doré de l'idole, voilà
vingt ans qu'il sape en dessous cette renommée triomphante, et la ronge, et la creuse. Quand le soir, au

cercle, Tartarin racontait ses affûts au lion, ses courses dans le grand Sahara, Costecalde avait des petits

rires muets, des hochements de tête incrédules.

«Mais les peaux, pas moins, Costecalde... ces peaux de lion qu'il nous a envoyées, qui sont là, dans le
salon du cercle?...

- Té! pardi... Et les fourreurs, croyez-vous pas qu'il en manque, en Algérie?

- Mais les marques des balles, toutes rondes, dans les têtes?

- Et autrem_ain, est-ce qu'au temps de la chasse aux casquettes, on ne trouvait pas chez nos chapeliers
des casquettes trouées de plomb et déchiquetées, pour les tireurs maladroits?

Sans doute l'ancienne gloire du Tartarin tueur de fauves restait au-dessus de ces attaques; mais l'Alpiniste
chez lui prêtait à toutes les critiques, et Costecalde ne s'en privait pas, furieux qu'on eût nommé président

du Club des Alpines un homme que l'âge «enlourdissait visiblement et que l'habitude, prise en Algérie,

des babouches et des vêtements flottants prédisposait encore à la paresse.

Rarement, en effet, Tartarin prenait part aux ascensions; il se contentait de les accompagner de ses voeux
et de lire en grande séance, avec, des roulements d'yeux et des intonations à faire pâlir les dames, les

tragiques comptes rendus des expéditions.

Costecalde, au contraire, sec, nerveux, la «Jambe de coq», comme on l'appelait, grimpait toujours en tête;
il avait fait les Alpines une par une, planté sur les cimes inaccessibles le drapeau du club, la

Tarasque
étoilée d'argent. Pourtant, il n'était que vice-président, V. P. C. A.; mais il travaillait si bien
la place qu'aux élections prochaines, évidemment, Tartarin sauterait.

Averti par ses fidèles, Bézuquet le pharmacien, Excourbaniès, le brave commandant Bravida, le héros fut
pris d'abord d'un noir dégoût, cette rancoeur révoltée dont l'ingratitude et l'injustice soulèvent les belles

âmes. Il eut l'envie de tout planter là, de s'expatrier, de passer le pont pour aller vivre à Beaucaire, chez

les Volsques; puis se calma.

Quitter sa petite maison, son jardin, ses chères habitudes, renoncer son fauteuil de président du Club des
Alpines fondé par lui, à ce majestueux P. C. A. qui ornait et distinguait ses cartes, son papier à lettres,

jusqu'à la coiffe de son chapeau! Ce n'était pas possible, vé! Et tout à coup lui vint une idée

mirobolante.

En définitive, les exploits de Costecalde se bornaient à des courses dans les Alpines. Pourquoi Tartarin,
pendant les trois mois qui le séparaient des élections, ne tenterait-il pas quelque aventure grandiose;

arborer, par ézemple, l'étendard du Club sur une des plus hautes cimes de l'Europe, la Jungfrau

ou le Mont-Blanc?

Quel triomphe au retour, quelle gifle pour Costecalde lorsque le Forum publierait le récit de l'ascension!
Comment, après cela, oser lui disputer le fauteuil?

Tout de suite il se mit à l'oeuvre, fit venir secrètement de Paris une foule d'ouvrages spéciaux: les
Escalades de Whymper, les Glaciers de Tyndall, le Mont-Blanc de Stéphen

d'Arve, des relations du Club Alpin, anglais et suisse, se farcit la tête d'une foule d'expressions alpestres,

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