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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

platoniques causeries cynégétiques chez l'armurier Costecalde.

Enfin le cercle, le vieux cercle lui-même, abjurant bouillotte et bezigue, s'est transformé en Club Alpin,
sur le patron du fameux «Alpine Club» de Londres qui a porté jusqu'aux Indes la renommée de ses

grimpeurs. Avec cette différence que les Tarasconnais, au lieu de s'expatrier vers des cimes étrangères à

conquérir, se sont contentés de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutôt sous le pied, aux portes de la

ville.

Les Alpes à Tarascon?... Non, mais les Alpines, cette chaîne de montagnettes parfumées de thym et de
lavande, pas bien méchantes ni très hautes (150 à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer), qui font un

horizon de vagues bleues aux routes provençales, et que l'imagination locale a décorées de noms

fabuleux et caractéristiques: le Mont-Terrible, le Bout-du-Monde, le Pic-des-Géants, etc.

C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais guêtrés, le pic en main, le sac et la tente sur le
dos, partir, clairons en tête, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localité, donne le compte

rendu avec un luxe descriptif, une exagération d'épithètes, «abîmes, gouffres, gorges effroyables,»

comme s'il s'agissait de courses sur l'Himalaya. Pensez qu'à ce jeu les indigènes ont acquis des forces

nouvelles, ces «doubles muscles réservés jadis au seul Tartarin, le bon, le brave, l'héroïque Tartarin.

Si Tarascon résume le Midi, Tartarin résume Tarascon. Il n'est pas seulement le premier citoyen de la
ville, il en est l'âme, le génie, il en a toutes les belles fêlures. On connaît ses anciens exploits, ses

triomphes de chanteur (oh! le duo de Robert le Diable à la pharmacie Bézuquet!) et l'étonnante

odyssée de ses chasses au lion d'où il ramena ce superbe chameau, le dernier de l'Algérie, mort depuis,

chargé d'ans et d'honneurs, conservé en squelette au musée de la ville, parmi les curiosités

tarasconnaises.

Tartarin, lui, n'a pas bronché; toujours bonnes dents, bon oeil, malgré la cinquantaine, toujours cette
imagination extraordinaire qui rapproche et grossit les objets avec une puissance de télescope. Il est resté

celui dont le brave commandant Bravida disait: «C'est un lapin...

Deux lapins, plutôt! Car dans Tartarin comme dans tout Tarasconnais, il y a la race garenne et la race
choux très nettement accentuées: le lapin de garenne coureur, aventureux, casse-cou; le lapin de choux

casanier, tisanier, ayant une peur atroce de la fatigue, des courants d'air, et de tous les accidents

quelconques pouvant amener la mort.

On sait que cette prudence ne l'empêchait pas de se montrer brave et même héroïque à l'occasion; mais il
est permis de se demander ce qu'il venait faire sur le Rigi (Regina montium) à son âge, alors qu'il avait si

chèrement conquis le droit au repos et au bien-être.

A cela, l'infâme Costecalde aurait pu seul répondre.

Costecalde, armurier de son état, représente un type assez rare Tarascon. L'envie, la basse et méchante
envie, visible à un pli mauvais de ses lèvres minces et à une espèce de buée jaune qui lui monte du foie

par bouffées, enfume sa large face rasée et régulière, aux méplats fripés, meurtris comme à coups de

marteau, pareille à une ancienne médaille de Tibère ou de Caracalla. L'envie chez lui est une maladie

qu'il n'essaye pas même de cacher, et, avec ce beau tempérament tarasconnais qui déborde toujours, il lui

arrive de dire en parlant de son infirmité: «Vous ne savez pas comme ça fait mal...

Naturellement, le bourreau de Costecalde, c'est Tartarin. Tant de gloire pour un seul homme! Lui partout,

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