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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts; mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux
discussions, on m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais à ma petite table, dans

la salle commune. J'écoutais; je ne parlais pas...

Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux dont je ne me rappelle plus le
nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du

bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat récitait un poème indien. C'était sa

spécialité, les poèmes indiens. Il en avait un intitulé Lakçamana, un autre Daçaratha, un

autre Kalatçala, un autre Bhagiratha, et puis Çudra, Cunocépa, Viçvamitra...;

mais le plus beau de tous était encore Baghavat. Ah! quand le poète récitait Baghavat,

toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite un

petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s'essuyait les yeux avec ma

serviette...

Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au fond, je n'étais pas fou de Baghavat.
En somme, ces poèmes indiens se ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant et

un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; mais, à part cette variante, toutes ces

rapsodies se valaient: ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification...

Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat; et je l'aurais peut-être jugé avec moins de

sévérité si on m'avait à mon tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me

rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur la poésie hindoue. J'avais mon voisin

de gauche qui n'y mordait pas non plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé,

luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient toujours quelques fils de vermicelle.

C'était le plus vieux de la table et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, il

parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait de lui: «Il est très fort... c'est un

penseur.» Moi, de voir la grimace ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat,

j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais: «Voilà un homme de goût... Si je

lui disais mon poème!»

Un soir - comme on se levait de table - , je fis apporter un flacon d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de
prendre un petit verre avec moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la

conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de mal des lotus, des condors,

des éléphants et des buffles.

- C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!...

- Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans rien dire. De temps en temps, il souriait
et remuait approbativement la tête en faisant: «Oua... oua...» Enhardi par ce premier succès, je lui avouai

que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais le lui soumettre. «Oua... oua...», fit

encore le penseur sans sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le moment!»

et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir, se versa un cinquième petit verre, me

regarda tranquillement dérouler mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil

ivrogne sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est votre criterium?»

Je le regardai avec inquiétude.

«Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel est votre criterium?»

Hélas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en avoir un; et cela se voyait du reste,

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