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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon
jonquille. Songez qu'à nous deux - les yeux noirs et Désir-de-plaire - nous ne faisions pas trente-quatre

ans... Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une surveillance très sage, très

avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières... Un jour - je me souviens - , nous étions

assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi du mois de mai, la fenêtre

entrouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu'à terre. On lisait Faust, ce jour-là!... La

lecture finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre l'autre, sans parler, dans

le silence et le demi-jour... Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je

voyais de petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette... Subitement, Mlle Pierrotte

parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel

grand sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle... Vous abusez de la

confiance qu'on vous montre... Il faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui

parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j'aurais fini mon grand

poème. Cette promesse apaisa un peu notre surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite

aux yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.

Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers
temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit, à

l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement, ces adorables lettres

pleines de passion que m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les relire; elle y

glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple:

«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin.»

Ou bien encore:

«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...»

Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...»

A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...»

VIII. UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON

Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens
qu'arrivé aux derniers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre,

d'orgueil, de plaisir, d'impatience.

Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour
le Jacques d'autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique

cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient à chaque vers des cris

d'admiration, des trépignements d'enthousiasme... Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre.

Jacques m'aimait trop; je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un d'impartial et

de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.

Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que
nous étions riches, je mangeais à table d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes

gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela. -

Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois

leurs noms dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien. - A mon arrivée à la table, tout

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