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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors,
elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes

et chargés de tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!

Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent;
et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me

mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai

ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse.

C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles

privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert,

tant souffert...

A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long
de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà

qui va bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour

profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur. Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...

Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber
à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune

Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s'était épris. La petite rose

rouge en tombant me fournit ce moyen. - Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose rouge. -

Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. «Ce sera pour Jacques, de votre part»,

dis-je à Mlle Pierrotte avec mon sourire le plus fin. - «Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle

Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de

l'air de me dire: «Non! pas pour Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec

quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible! Pourtant j'hésitais encore, et ils furent

obligés de répéter deux ou trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la petite rose

rouge et je la mis dans ma poitrine.

Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire penché sur l'établi aux rimes et je lui
laissai croire que je n'étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose rouge

que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit: toutes ces fées sont pleines de malice.

Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de

moi.

«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est là-bas sur la fenêtre du salon.»

Puis il ajouta en me la rendant:

«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»

Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.

«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...»

Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que tu n'as rien fait pour me trahir...
Je le savais, je savais que c'était toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle aime n'a

pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.» Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de

long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main. - «Ce qui arrive

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