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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux
noirs. Je m'étais dit: «Si tu les revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est qu'ils ne

me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. Je les retrouvais partout. J'y pensais

toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la

plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.

Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon;
avec un noeud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier derrière

lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au fond de moi-même m'avertissait que ce

serait mal d'aller là-bas, et j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci,

Jacques! je travaille.»

Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les
yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini!

ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances:

Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours; mais je
voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez

Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce

que tu as, Jacques?» Il me répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait quelque

chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait, maintenant avec moi des

mouvements d'humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien,

vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne

pas m'en parler, je n'osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu plus

sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.

«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela ne va donc pas, là-bas?

- Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air découragé.

- Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose? Voudrait-il vous
empêcher de vous aimer?...

- Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle qui ne m'aime pas, qui ne
m'aimera jamais.

- Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais,
seulement?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien, alors...

- Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé...

- Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...»

Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.

«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.

Et je n'en pus savoir davantage.

Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.

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