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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla
toujours croissant. D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé;

puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son

fonds à Pierrotte, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension aux

affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une

belle boutique admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir

que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d'épuisement.

Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du
Saumon; et comme la route était longue - on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma

jaquette neuve - , je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez lui. Je savais que le bon

Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il

était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait lentement, cherchait ses phrases, bredouillait

et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....» Ceci tenait à une

chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en

patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les «C'est bien le

cas de le dire....» dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce petit

travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait.... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que

j'en pus savoir, c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de plus; sur ce chapitre-là

mon Jacques restait muet comme un esturgeon.

Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l'ancienne maison Lalouette. On allait
fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir,

devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur

lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui riait. Au

fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.

«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir.... (J'étais à côté de lui, dans la
lumière de la lampe....) Bonjour, Pierrotte!»

Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques; puis, en m'apercevant, il poussa un cri,
joignit les mains, et resta là, stupide, la bouche ouverte, à me regarder.

«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?

- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que... C'est bien le cas de le dire... Il
me semble que je la vois.

- Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.

- Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit Pierrotte, qui pour mieux me voir
avait levé l'abat-jour de la lampe.

Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l'oeil, à se faire des
signes.... Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:

«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse... C'est bien le cas de le dire. Je
vais croire embrasser mademoiselle.»

Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte,

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