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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette présentable, m'aurais-tu accompagné chez
Pierrotte?

- Pourquoi pas?

- Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous irons là-bas

Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent», ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si
content de l'idée des nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton singulier dont

il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous

partîmes chez Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez un fripier.

VI. LE ROMAN DE PIERROTTE

Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il succéderait à M. Lalouette dans le
commerce des porcelaines, qu'il aurait deux cent mille francs chez son notaire - Pierrotte, un notaire - et

une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on l'aurait beaucoup étonné.

Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de gros esclots en sapin des
Cévennes, ne savait pas un mot de français et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide

compagnon du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, mais toujours d'une

manière honnête et sans faire de tort aux cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une

bonne amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour l'emmener danser des gavottes

sous les mûriers. La bonne amie de Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle

magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, mais sachant très bien lire et

écrire, ce qui, dans les villages cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte, Pierrotte

comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol - bien qu'il

eût trempé trois fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne - amena le n° 4... Il fallait partir. Quel

désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte,

vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s'acheter un homme. - On était riche

chez les Eyssette dans ce temps-là! - L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa Roberte;

mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au

pays ils n'y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur Paris pour y

chercher fortune.

Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un beau matin, Mme Eyssette reçut
une lettre touchante, signée «Pierrotte et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs

économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200

francs et des rien. - Sans doute, les affaires ne marchaient pas. - La quatrième année, troisième lettre de

«Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des bénédictions pour toute la famille

Eyssette. Malheureusement, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait

de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier.... Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia

de répondre à «Pierrotte et sa femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où

Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte - Pierrotte sans sa femme, hélas! - installé dans le

comptoir de l'ancienne maison Lalouette.

Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette fortune. En arrivant à Paris, la
femme de Pierrotte s'était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la

maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et maniaques, qui n'avaient jamais

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