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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la trouves....» Il n'acheva pas sa phrase
et, devant ma mine déconfite, partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme lui, et

nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte

entrebâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant:

«Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes de plus belle....

Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse Coucou-Blanc était au service de
la dame du premier; dans la maison, on l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval,

symbole du culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi que tous les soirs, quand

sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à

tomber ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci m'expliquait tous les bruits

mystérieux qui venaient de chez ma voisine: la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air

monotone à trois notes. Quant au tolocototignan, il paraît que c'est une sorte d'onomatopée, très

répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme notre lon, lan, la; les Pierre Dupont en

ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.

A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de Coucou-Blanc ne me donna plus autant de
distractions. Le soir, quand elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me dérangeais

plus pour aller coller mon oreille à la cloison.... Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les

tolocototignan
venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise en entendant ce
triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle qu'il allait jouer dans ma vie....

Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de livres à cinquante francs par mois
chez un petit marchand de fer, où il devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le

pauvre garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. «Comment feras-tu pour

aller là-bas?» lui dis-je tout de suite. Il me répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le

dimanche.» Et dès lors, comme il l'avait dit, il n'alla plus là-bas que le dimanche, mais cela lui

coûtait, bien sûr.

Quel était donc ce là-bas si séduisant qui tenait tant à coeur à ma mère Jacques?... Je n'aurais pas
été fâché de le connaître. Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais trop

fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, avec mes caoutchoucs?... Un dimanche

pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:

«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner là-bas, petit Daniel? Tu leur ferais sûrement
un grand plaisir.

- Mais, mon cher, tu plaisantes....

- Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guère la place d'un poète.... Ils sont là un tas de vieilles
peaux de lapins....

- Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon costume....

- Tiens! au fait... je n'y songeais pas», dit Jacques.

Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas m'emmener.

A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi tout essoufflé.

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