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Alphonse Daudet - Le Petit Chose
dents. Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, s'esquivait en me disant: «Puisque tu travailles, je vais là-bas passer un moment.» Là-bas, cela voulait dire chez Pierrotte; et si vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent là-bas, c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate; mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien, et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....
Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là je n'avais plus le moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés. Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais monter dans l'escalier, - un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux - une grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait, appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant les incompréhensibles syllabes que voici: - Tolocototignan!... Tolocototignan!... - qui revenaient de temps en temps dans la chanson comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique durait environ une heure; puis, sur un dernier tolocototignan, la voix s'arrêtait tout à coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi me dit tout bas:
«Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est là.»
D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti... Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de leçon!...
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